Page:Dumas - Georges, 1848.djvu/34

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qu’est-ce que cela nous fait après tout que ce gros homme nous méprise ? Nous sommes plus riches que lui, n’est-ce pas, mon père ? Vous êtes plus fort que lui, n’est-ce pas, mon père ? et quant à moi, ajouta-t-il en jetant un regard de côté sur l’enfant au col festonné, que je trouve son gamin de Henri à ma belle, et je lui donnerai une volée dont il se souviendra.

— Mon bon Jacques ! dit Pierre Munier, remerciant son fils aîné d’être en quelque sorte venu soulager sa honte par son insouciance ; puis il se retourna vers le second de ses fils pour voir si celui-là prendrait la chose aussi philosophiquement que venait de le faire son frère.

Mais Georges resta impassible ; tout ce que son père put surprendre sur sa physionomie de glace fut un imperceptible sourire qui contracta ses lèvres ; cependant si imperceptible qu’il fût, ce sourire avait une telle nuance de dédain et de pitié, que, de même qu’on répond parfois à des paroles qui n’ont pas été dites, Pierre Munier répondit à ce sourire :

— Mais que voulais-tu donc que je fisse ? mon Dieu !

Et il attendit la réponse de l’enfant, tourmenté de cette inquiétude vague qu’on ne s’avoue point à soi-même, et qui, cependant, vous agite lorsqu’on attend d’un inférieur qu’on redoute malgré soi, l’appréciation d’un fait accompli.

Georges ne répondit rien, mais tournant la tête vers le fond de la place :

— Mon père, répondit-il, voilà les mulâtres qui sont là-bas et qui attendent un chef.

— Eh bien ! tu as raison, Georges, s’écria joyeusement Jacques déjà consolé de son humiliation par la conscience de sa force, et faisant, sans s’en douter, le même raisonnement que César : — Mieux vaut commander à ceux-ci que d’obéir à ceux-là.

Et Pierre Munier, cédant au conseil donné par le plus jeune de ses fils et à l’impulsion imprimée par l’autre, s’avança vers les mulâtres qui, en discussion sur le chef qu’ils se choisiraient, n’eurent pas plus tôt aperçu celui que tout homme de couleur respectait dans l’île à l’égal d’un père, qu’ils se groupèrent autour de lui comme autour de leur chef naturel, et le prièrent de les conduire au combat.

Alors il s’opéra un changement étrange dans cet homme ;