Page:Dumas - Georges, 1848.djvu/49

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lignes de son visage fussent pures, elles manquaient jusqu’à un certain point de régularité ; son front harmonieux, quoique d’une modulation vigoureuse et carrée, était sillonné par une légère cicatrice presque imperceptible, dans l’état de calme qui lui était habituel, mais qui se trahissait par une ligne blanche, lorsque la rougeur lui montait au visage. Une moustache noire comme ses cheveux, régulière comme ses sourcils, ombrageait, en déguisant sa grandeur, une bouche à lèvres fortes et garnie d’admirables dents. L’aspect général de sa physionomie était grave : aux rides de son front, au froncement presque perpétuel de ses sourcils, aux habitudes sévères de tous ses traits, on pouvait reconnaître une réflexion profonde et une résolution inébranlable. Aussi, tout au contraire de son compagnon, aux traits effacés, et qui, ayant quarante ans, en paraissait à peine trente ou trente-deux, lui, qui n’en avait guère que vingt-cinq, en paraissait presque trente. Quant au reste de sa personne, il était d’une taille moyenne, mais bien prise ; tous ses membres étaient peut-être un peu grêles, mais on sentait qu’animés par une émotion quelconque, une violente tension nerveuse devait chez eux remplacer la force. En échange, on comprenait que la nature lui avait donné en agilité et en adresse bien au delà de ce qu’elle lui avait refusé de grossière vigueur. Du reste, mis presque toujours avec une simplicité élégante, il était vêtu, pour le moment, d’un pantalon, d’un gilet et d’une redingote dont la forme indiquait qu’ils sortaient des mains d’un des plus habiles tailleurs de Paris, et à la boutonnière de cette redingote, il portait, noués avec une élégante négligence, les rubans réunis de la Légion d’honneur et de Charles III.

Ces deux hommes s’étaient rencontrés à bord du Leycester, qui avait pris l’un à Porsmouth et l’autre à Cadix. Au premier coup d’œil ils s’étaient reconnus pour s’être vus déjà dans ces salons de Londres et de Paris où l’on voit tout le monde ; ils s’étaient donc salués comme d’anciennes connaissances, mais sans se parler d’abord, car n’ayant jamais été présentés l’un à l’autre, tous deux avaient été retenus par cette réserve aristocratique des gens comme il faut qui hésitent, même dans les circonstances particulières de la vie, à