Page:Dumas - Georges, 1848.djvu/82

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et pouvoir tuer à lui seul le préjugé qu’aucun homme de couleur n’avait encore osé combattre. Peu lui importaient à lui l’Europe et ses cent cinquante millions d’habitants ; peu lui importaient la France et ses trente-trois millions d’hommes ; peu lui importait députation ou ministère, république ou royauté. Ce qu’il préférait au reste du monde, ce qui le préoccupait avant toute chose, c’était son petit coin de terre, perdu sur la carte terrestre, comme un grain de sable au fond de la mer. C’est qu’il y avait pour lui sur ce petit coin de terre un grand tour de force à exécuter, un grand problème à résoudre. Il n’avait qu’un souvenir, celui d’avoir subi ; il n’avait qu’une espérance, celle de s’imposer.

Sur ces entrefaites le Leycester relâcha à Cadix. Le Leycester allait à l’Île de France où il devait rester en station. Georges demanda son admission à bord de ce noble bâtiment, et recommandé qu’il fut au capitaine par les autorités françaises et espagnoles, il l’obtint. Puis la véritable cause de cette faveur fut, disons-le, que lord Murrey apprit que celui qui sollicitait ce passage était un indigène de l’Île de France : or, lord Murrey n’était pas fâché d’avoir quelqu’un qui, pendant une traversée de quatre mille lieues, pouvait lui donner d’avance ces mille petits renseignements politiques et moraux qu’il est si important qu’un gouverneur ait précautionnellement amassés avant de mettre le pied dans son gouvernement.

On a vu comment Georges et lord Murrey s’étaient peu à peu rapprochés l’un de l’autre, et comment ils en étaient arrivés à un certain point de liaison en abordant au Port-Louis.

On a vu encore comment Georges, tout fils pieux et dévoué qu’il était pour son père, n’était arrivé qu’après une de ces longues épreuves qui lui étaient familières à se faire reconnaître de lui. La joie du vieillard fut d’autant plus grande qu’il comptait moins sur ce retour : puis l’homme qui était revenu différait tellement de l’homme attendu, que tout en s’acheminant vers Moka, le père ne pouvait se lasser de regarder le fils, s’arrêtant de temps en temps devant lui comme en contemplation, et à chaque fois le vieillard serrait le jeune homme sur son cœur avec tant d’effusion, qu’à