Page:Durkheim - Qui a voulu la guerre ?.djvu/68

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rapporte dans une pièce du Livre Jaune (n° 6). L’Empereur aurait dit qu’« il en était venu à penser que la guerre avec la France était inévitable et qu’il faudrait un jour ou l’autre en venir là », et le général de Moltke aurait parlé comme son souverain.

Des causes très diverses peuvent avoir déterminé cette révolution morale. L’échec de la politique impériale au Maroc, l’impopularité qui en était résultée, le crédit croissant du Kronprinz, tout cela devait faire sentir à Guillaume la nécessité de relever son prestige par un coup d’éclat. D’autre part, l’agitation nationaliste en France était habilement exploitée par le parti militaire, toujours puissant : on disait que la France voulait et préparait la revanche. Enfin, l’empire austro-hongrois était menacé de dislocation à la mort de François-Joseph : si donc l’Allemagne attendait trop pour agir, il était à craindre que, au moment voulu, elle se trouvât sans alliée ou avec une alliée amoindrie et tout occupée de difficultés intérieures. Déjà très dangereuses par elles-mêmes, ces dispositions générales furent encore renforcées, en juillet 1914, partout un ensemble de circonstances particulières. L’archiduc François-Ferdinand était un ami personnel de Guillaume ; c’était, de plus, un futur souverain. À ce double titre, le Kaiser se sentait tout spécialement tenu de venger l’assassinat de Serajevo. Comme, à ce même moment, l’Angleterre semblait menacée par une sorte de guerre civile, la Russie paralysée par des grèves très graves, la France par des divisions intestines, l’occasion était propice, et il put paraître sage de ne pas la laisser échapper.

Au surplus, la question n’est pas de savoir si Guillaume II était ou non homme à vouloir la guerre, mais si lui et son Gouvernement l’ont réellement voulue. On a vu comment les faits répondent à cette question. Si, néanmoins, la thèse allemande sur les causes de la guerre a pu se faire accepter pendant un temps, non seulement par l’Allemagne, mais par un certain nombre de neutres, c’est que le procédé grâce auquel elle a été établie ne pouvait pas être immédiatement