Page:Edgar Poe Arthur Gordon Pym.djvu/128

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riant constamment, comme pour déployer une rangée de dents blanches très-brillantes. Comme le navire se rapprochait, nous vîmes son bonnet de laine rouge tomber de sa tête dans l’eau ; mais il n’y prit pas garde, continuant toujours ses sourires et ses gestes baroques. Je rapporte minutieusement ces choses et ces circonstances, et je les rapporte, cela doit être compris, précisément comme elles nous apparurent.

Le brick venait à nous lentement et avec plus de certitude dans sa manœuvre, et (je ne puis parler de sang-froid de cette aventure) nos cœurs sautaient follement dans nos poitrines, et nous répandions toute notre âme en cris d’allégresse et en actions de grâces à Dieu pour la complète, glorieuse et inespérée délivrance que nous avions si palpablement sous la main. Soudainement, du mystérieux navire, qui était maintenant tout proche de nous, nous arrivèrent, portées sur l’océan, une odeur, une puanteur telles, qu’il n’y a pas dans le monde de mots pour l’exprimer, — infernales, suffocantes, intolérables, inconcevables ! J’ouvris la bouche pour respirer, et, me tournant vers mes camarades, je m’aperçus qu’ils étaient plus pâles que du marbre. Mais nous n’avions pas le temps de discuter ou de raisonner, — le brick était à cinquante pieds de nous, — et il semblait avoir l’intention de nous accoster par notre voûte, afin que nous pussions l’aborder sans l’obliger à mettre un canot à la mer. Nous nous précipitâmes à l’arrière, quand tout à coup une forte embardée le jeta de cinq ou six points hors de la route qu’il tenait, et comme il passait à notre arrière à une distance d’environ vingt pieds, nous