Page:Edgar Poe Arthur Gordon Pym.djvu/146

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événement postérieur n’a pu effacer de ma mémoire, — qui y est restée gravée avec ses plus minutieux détails, et dont le cruel souvenir empoisonnera chaque instant de mon existence à venir. Qu’il me soit permis d’expédier cette partie de mon récit aussi promptement que le comporte la nature des incidents à relater. La seule méthode qui fut à notre disposition pour cette terrible loterie, dans laquelle nous avions chacun une chance à courir, était de tirer à la courte paille. De petits éclats de bois pouvaient remplir le but proposé, et il fut convenu que je tiendrais les lots. Je me retirai à un bout du navire, pendant que mes pauvres camarades prirent silencieusement position à l’autre bout, en me tournant le dos. Le moment le plus cruel de ce terrible drame, le plus plein d’angoisse, fut pendant que je m’occupais de l’arrangement des lots. Il est peu de situations décisives pour l’homme où il n’attache pas à la conservation de son existence un profond intérêt, — intérêt qui s’accroît de minute en minute avec la fragilité du lien où cette existence est suspendue. Mais maintenant, la nature silencieuse, positive, rigoureuse, de la besogne à laquelle je me livrais (si différente des tumultueux périls de la tempête ou des horreurs graduées et progressives de la famine) me donna à réfléchir sur le peu de chances que j’avais d’échapper à la plus effrayante des morts, — à une mort de la plus effrayante utilité, — et chaque parcelle de cette énergie qui m’avait si longtemps soutenu fuyait maintenant comme les plumes devant le vent, me laissant la proie impuissante de la plus abjecte, de la plus pitoyable terreur. D’abord, je ne pus même pas trouver la force suffisante pour arracher et pour