Page:Edgar Poe Arthur Gordon Pym.djvu/54

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mon mouvement, et tirant avec moi les couvertures de dessus le matelas. Je les jetai alors sur lui, et, avant qu’il eût pu s’en débarrasser, j’avais franchi la porte et l’avais heureusement fermée en cas de poursuite. Mais dans cette bataille, j’avais été forcé de lâcher le morceau de peau de jambon, et je me trouvai dès lors réduit à mon quart de pinte de liqueur pour toutes provisions. Quand cette réflexion traversa mon esprit, je me sentis emporté par un de ces accès de perversité[1] semblables au mouvement d’un enfant gâté dans un cas analogue, et, portant le flacon à mes lèvres, je le vidai jusqu’à la dernière goutte, et puis je le brisai avec fureur à mes pieds.

À peine l’écho du verre fracassé s’était-il évanoui, que j’entendis mon nom prononcé d’une voix inquiète, mais étouffée, dans la direction du logement de l’équipage. Un incident de cette nature était pour moi chose inattendue, et l’émotion qu’il me causa était si intense, que ce fut en vain que je m’efforçai de répondre. J’avais complètement perdu la faculté de parler, et, torturé par la crainte que mon ami n’en conclût que j’étais mort et ne s’en retournât sans essayer de me trouver, je me tenais debout entre les cages, près de la porte de la caisse, tremblant convulsivement, la bouche béante, et luttant pour retrouver la parole. Quand même un millier de mondes auraient dépendu d’une syllabe, je n’aurais pas pu la proférer. J’entendis alors comme un léger mouvement à travers l’arrimage, quelque part en avant de la

  1. Voir, pour saisir toute l’étendue du terme, le Démon de la perversité et le Chat noir, dans le 2e vol. des Histoires extraordinaires. — C. B.