Page:Eliot - Middlemarch, volume 1.djvu/22

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renoncé… pas tout à fait cependant… J’ai toujours aimé un peu de théorie. Mais, en fait de livres, nous avons la Guerre péninsulaire de Southey, que je lis le matin. Connaissez-vous Southey ?

— Non, dit M. Casaubon, qui ne pouvait suivre les errements impétueux de l’esprit de M. Brooke et qui ne pensait qu’au livre de Southey. J’ai peu de loisirs pour étudier ce genre de littérature. Je me suis beaucoup fatigué les yeux dans ces derniers temps à déchiffrer de vieux caractères. Le fait est que j’aurais bien besoin d’un lecteur le soir ; mais je suis difficile et ne puis souffrir d’entendre mal lire. Cela est fâcheux à quelques égards. Je me nourris trop exclusivement aux sources intérieures de l’âme, je vis trop avec les morts. Mon esprit me fait l’effet du fantôme d’un homme de l’antiquité errant sur le monde et tâchant mentalement de le réédifier tel qu’il était autrefois, en dépit des ruines, des changements et des troubles qui s’y sont opérés. Mais je considère comme une nécessité de prendre le plus grand soin de mes yeux.

C’était la première fois que M. Casaubon parlait aussi longtemps de suite. La netteté saccadée et rythmée de sa parole, qu’accompagnait un mouvement de tête, offrait un frappant contraste avec le négligé et le désordre des discours du bon M. Brooke.

Dorothée pensa que M. Casaubon était bien l’homme le plus intéressant qu’elle eût jamais vu, sans en excepter même M. Liret, le pasteur vaudois, dont elle avait suivi les conférences.

Reconstruire tout un monde passé, en vue sans doute d’arriver aux plus hautes conceptions de la vérité ! — quelle gloire que d’assister à l’édification d’une telle œuvre, d’y contribuer, pour la plus humble part, rien qu’en servant modestement de porte-flambeau ! — Cette noble pensée l’éleva au-dessus de l’ennui qu’elle avait ressenti de voir cri-