Page:Eliot - Middlemarch, volume 1.djvu/283

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et d’être obligé de prendre un air de circonstance. Fred était en effet d’un si bon caractère, que, s’il faisait la mine lorsqu’on le grondait, c’était surtout pour les convenances. La façon la plus simple de se tirer d’affaire était évidemment de renouveler le billet avec la signature d’un ami. Pourquoi pas en effet ? Avec la sécurité et les espérances qu’il avait à sa disposition, il n’y avait pas de raison pour ne pas engager dans cette affaire la signature d’un autre, quand bien même certaines personnes dont la signature valait de l’or se montraient plutôt pessimistes et se refusaient à croire que l’ordre universel des choses tournerait nécessairement au mieux des désirs d’un jeune et agréable gentleman.

Quand nous avons un service à demander, nous passons en revue la liste de nos amis, nous rendons justice à toutes leurs bonnes qualités, nous leur pardonnons leurs petites offenses et, les étudiant l’un après l’autre, nous tâchons d’arriver à la conclusion que chacun s’empressera de nous obliger. Il y en a toujours un certain nombre cependant de moins empressés, que nous commençons par éliminer, du moins provisoirement ; or, il arriva que Fred élimina tous ses amis, excepté un seul, sous prétexte qu’il lui eût été désagréable de s’adresser à eux, et Fred était tacitement convaincu de son droit à s’affranchir de tout ce qui était désagréable. L’idée qu’il pourrait jamais se trouver dans une position véritablement difficile, porter des culottes rétrécies au lavage, manger du mouton froid, aller à pied faute de cheval ou « faire le plongeon » de toute autre façon, était une absurdité inconciliable avec les joyeuses dispositions qu’il tenait de la nature.

Et Fred se raidissait à l’idée d’être regardé comme un homme qui n’a pas de quoi payer ses petites dettes criardes. C’est ainsi qu’il en arriva à choisir pour s’adresser à lui l’ami qui était à la fois le plus pauvre et le meilleur : Caleb Garth.