Page:Eliot - Middlemarch, volume 1.djvu/317

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gerais que le bonheur de quelqu’un pût dépendre de lui, et c’est aussi le sentiment de votre mère.

— Et c’est aussi le mien, père, dit Mary sans lever les yeux mais en pressant contre sa joue le revers de la main de son père.

— Je ne veux pas vous faire subir un interrogatoire, ma chérie, mais j’avais peur qu’il n’y eût quelque chose entre vous et Fred, je trouvais prudent de vous avertir, vous savez, Mary ? — Ici la voix de Caleb devint plus tendre, et la façon dont il considérait et poussait en tout sens son chapeau posé sur la table, trahissait son embarras. Enfin il tourna les yeux vers sa fille :

— Une femme, si bonne soit-elle, dit-il, doit, en toutes circonstances, s’accommoder de la vie que lui fait son mari. Il a fallu que votre mère s’accommodât de bien des choses avec moi.

Mary porta la main de son père à ses lèvres et lui sourit.

— C’est bien, c’est bien, personne n’est parfait, mais… M. Garth secoua la tête comme pour aider à sortir les paroles embarrassées qu’il voulait dire : Ce à quoi je pense en ce moment… Je pense à ce que doit être la vie d’une femme, quand elle ne peut pas compter sûrement sur son mari, quand ce mari n’a pas en lui des principes sévères qui lui fassent plutôt craindre de faire du tort aux autres que de se laisser blesser le petit doigt. Voilà le mot de l’affaire, Mary. Les jeunes gens peuvent s’éprendre l’un de l’autre avant de savoir ce qu’est la vie, et ils peuvent croire qu’à condition d’y marcher ensemble, c’est une fête éternelle ; mais la fête se change bientôt en un jour de travail, ma chérie. Vous avez toutefois plus de bon sens que la plupart des jeunes filles, et vous n’avez pas été élevée dans du coton. Il n’y avait peut-être pas lieu de vous dire cela aujourd’hui ; mais un père tremble pour sa fille et vous êtes absolument livrée à vous seule, ici.