Page:Emile Zola - L’Œuvre.djvu/239

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lier, secoué d’une émotion si forte, que des larmes parurent dans ses yeux. Et il revint tomber sur une chaise, en face de sa toile, il demanda de l’air inquiet d’un élève qui a besoin d’être encouragé :

— Alors, vraiment, ça vous paraît bien ?… Moi, je n’ose plus croire. Mon malheur doit être que j’ai à la fois trop et pas assez de sens critique. Dès que je me mets à une étude, je l’exalte ; puis, si elle n’a pas de succès, je me torture. Il vaudrait mieux ne pas y voir du tout, comme cet animal de Chambouvard, ou bien y voir très clair et ne plus peindre… Franchement, vous aimez cette petite toile ?

Claude et Jory restaient immobiles, étonnés, embarrassés devant ce sanglot de grande douleur, dans l’enfantement. À quel instant de crise étaient-ils donc venus, pour que ce maître hurlât de souffrance, en les consultant comme des camarades ? Et le pis était qu’ils n’avaient pu cacher une hésitation, sous les gros yeux ardents dont il les suppliait, des yeux où se lisait la peur cachée de sa décadence. Eux, connaissaient bien le bruit courant, ils partageaient l’opinion que le peintre, depuis sa Noce au village, n’avait rien fait qui valût ce tableau fameux. Même, après s’être maintenu dans quelques toiles, il glissait désormais à une facture plus savante et plus sèche. L’éclat s’en allait, chaque œuvre semblait déchoir. Mais c’étaient là des choses qu’on ne pouvait dire, et Claude, lorsqu’il se fut remis, s’exclama :

— Vous n’avez jamais rien peint de si puissant !

Bongrand le regarda encore, droit dans les yeux. Puis, il se retourna vers son œuvre, s’absorba, eut un mouvement de ses deux bras d’hercule, comme s’il eût fait craquer ses os, pour soulever cette petite toile, si légère. Et il murmura, se parlant à lui-même :