Page:Emile Zola - Une page d'amour.djvu/196

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— Les marguerites ont poussé, n’est-ce pas ? demanda-t-elle.

— Oui, la corbeille est superbe… Les clématites sont montées jusque dans les ormes. On dirait un nid de feuilles.

Le silence recommença. Hélène, cessant de coudre, l’avait regardé avec un sourire, et leur pensée commune les promenait tous deux dans des allées profondes, des allées idéales, noires d’ombre et où tombaient des pluies de roses. Lui, penché sur elle, buvait la légère odeur de verveine, qui montait de son peignoir. Mais un froissement de linge les troubla.

— Elle s’éveille, dit Hélène qui leva la tête.

Henri s’était écarté. Il jeta également un regard du côté du lit. Jeanne venait de prendre son oreiller entre ses petits bras ; et, le menton enfoncé dans la plume, elle avait à présent la face entièrement tournée vers eux. Mais ses paupières restaient closes ; elle parut se rendormir, l’haleine de nouveau lente et régulière.

— Vous cousez donc toujours ? demanda-t-il, en se rapprochant.

— Je ne puis rester les mains inoccupées, répondit-elle. C’est machinal, ça règle mes pensées… Pendant des heures, je pense à la même chose sans fatigue.

Il ne dit plus rien, il suivait son aiguille qui piquait le calicot avec un petit bruit cadencé ; et il lui semblait que ce fil emportait et nouait un peu de leurs deux existences. Pendant des heures, elle aurait pu coudre, il serait resté là, à entendre le langage de l’aiguille, ce bercement qui ramenait en eux le même mot, sans les lasser jamais. C’était leur désir, des