Page:Emile Zola - Une page d'amour.djvu/197

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journées passées ainsi, dans ce coin de paix, à se serrer l’un près de l’autre, tandis que l’enfant dormait et qu’ils évitaient de remuer, afin de ne point troubler son sommeil. Immobilité délicieuse, silence où ils entendaient leurs cœurs, douceur infinie qui les ravissait dans une sensation unique d’amour et d’éternité !

— Vous êtes bonne, vous êtes bonne, murmura-t-il à plusieurs reprises, ne trouvant que cette parole pour exprimer la joie qu’il lui devait.

Elle avait de nouveau levé la tête, n’éprouvant aucune gêne à se sentir si ardemment aimée. Le visage d’Henri était près du sien. Un instant, ils se contemplèrent.

— Laissez-moi travailler, dit-elle à voix très-basse. Je n’aurai jamais fini.

Mais, à ce moment, une inquiétude instinctive la fit se tourner. Et elle vit Jeanne, la face toute pâle, qui les regardait, de ses yeux grandis, d’un noir d’encre. L’enfant n’avait pas bougé, le menton dans la plume, serrant toujours l’oreiller entre ses petits bras. Elle venait seulement d’ouvrir les yeux, et elle les regardait.

— Jeanne, qu’as-tu ? demanda Hélène. Es-tu malade ? veux-tu quelque chose ?

Elle ne répondait pas, elle ne bougeait pas, n’abaissait même pas les paupières, avec ses grands yeux fixes, d’où sortait une flamme. L’ombre farouche était descendue sur son front, ses joues blémissaient et se creusaient. Déjà elle renversait les poignets, comme à l’approche d’une crise de convulsions. Hélène se leva vivement, en la suppliant de parler ; mais elle gardait sa raideur entêtée, elle arrêtait sur sa mère des regards si noirs, que celle-ci finissait par rougir et balbutier :