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L’ILLUSTRE DOCTEUR MATHÉUS.

fenêtre pour respirer le grand air. Mais jugez de sa surprise, quand il découvrit à quelques pas du seuil Jean-Claude Wachtmann, le maître d’école, qui se promenait de long en large un papier à la main, et qui faisait des gestes vraiment extraordinaires !

Ce qui redoubla l’étonnement du docteur, ce fut de voir que Jean-Claude avait revêtu son grand habit des dimanches, et qu’il portait son immense tricorne et ses souliers à boucles d’argent.

« Maître Claude, lui dit-il, que faites-vous donc là de si grand matin ?

— Je lis, répondit gravement le maître d’école sans s’émouvoir, je lis un morceau d’éloquence composé par moi-même, quelque chose qui attendrirait un cœur de rocher ! »

Le geste, l’attitude et le regard imposant de Jean-Claude portèrent le trouble dans l’âme de Frantz Mathéus ; il se prit à concevoir de vagues inquiétudes.

« Monsieur Claude, dit-il d’une voix émue, je n’ignore pas vos talents et vos belles connaissances, auriez-vous la bonté de me faire voir ce discours ?

— Vous l’entendrez, monsieur le docteur, vous l’entendrez quand tous les autres seront réunis, répondit Claude Wachtmann en mettant son papier dans la grande poche de son habit noir ; c’est devant tout le monde que je veux lire cette œuvre remarquable, fruit de mes études et de ma profonde douleur. »

Le maître d’école avait un regard auguste en prononçant ces paroles, et Frantz Mathéus se sentit pâlir :

« Martha ! Martha ! murmura-t-il, qu’as-tu fait ? Non contente d’ébranler mon courage par tes larmes, tu profites encore de mon repos pour soulever le village contre moi ! »

Hélas ! l’illustre docteur Mathéus ne se trompait pas ; sa perfide servante avait donné l’éveil, et le bruit de son départ s’était répandu dans tout le pays.

Georges Brenner le bûcheron ne tarda point à paraître ; il lança un coup d’œil farouche vers la maison du docteur, et vint s’asseoir sur le banc de pierre près de la porte ; puis arriva Christian le batteur en grange, dont tous les traits exprimaient la désolation ; puis Katel Schmitt la sœur du meunier ; puis tout le hameau, femmes, enfants, vieillards, comme pour un enterrement.

Mathéus, caché derrière ses vitres, frissonnait en voyant grossir l’orage ; d’abord il eut l’idée de confondre cette foule ignorante, entièrement dépourvue des plus simples notions sur les trois règnes de la nature, de la faire rougir elle-même de son égoïsme, en lui démontrant d’une manière évidente que Frantz Mathéus se devait à l’univers, que ce génie sublime ne pouvait s’ensevelir au Graufthal sans commettre un crime épouvantable envers le genre humain ; mais ensuite sa prudence naturelle lui fit concevoir un projet moins grandiose, quoique légitime et rempli de finesse : il résolut d’entrer tout doucement dans la cuisine, de la cuisine dans la grange, de seller Bruno et de se sauver par la porte de derrière.

Ce dessein ingénieux fit sourire le bonhomme, il se représenta la stupéfaction de maître Claude croyant surprendre le lièvre au gîte, tandis qu’il serait déjà bien loin à chevaucher sur la montagne.

Aussitôt il mit ses bas de laine tout neufs, sa grande capote brune, ses grosses bottes de fatigue, garnies d’éperons comme des roues d’horloge ; il se coiffa de son feutre à larges bords, qui lui donnait un air respectable, et ouvrit sa porte avec une prudence merveilleuse… Mais en traversant la cuisine il se rappela fort heureusement l’Anthropo-zoologie, et revint à la hâte en mettre le répertoire dans sa poche.

L’illustre docteur regrettait de ne pouvoir emporter les seize volumes in-quarto, mais il en possédait tous les développements dans sa tête, ainsi que les notes, les corollaires, les renvois et une foule d’observations inédites et curieuses, résultant de ses nouvelles études.

Enfin, après un dernier regard d’adieu à sa chère bibliothèque, il se glissa tout tremblant dans l’écurie, comme un malheureux captif qui s’échappe de la main des infidèles.

Le grand jour y pénétrait déjà par les vitres ternes d’une lucarne, et la vue de Bruno ranima son courage.

Bruno était un vigoureux roussin à l’encolure massive, large du poitrail, court, épais, trapu, solide des jarrets, en un mot le digne et robuste soutien du médecin campagnard.

Chacun devait se dire, en voyant passer Mathéus sur Bruno : « Voilà bien la meilleure bête et le plus grand philosophe du pays. »

Frantz Mathéus reconnut à sa panse luisante et bien arrondie qu’il avait mangé ses deux picotins d’avoine ; c’est pourquoi, sans dissertation aucune, il lui passa la bride, lui mit sa grande selle de cuir, enfonça dans l’une des fontes l’exemplaire de son répertoire ; puis, avec une précipitation qui prouvait son grand désir d’échapper à l’éloquence de Claude Wachtmann, il conduisit le cheval dans la grange, leva la barre et ouvrit la porte à deux battants.

Mais on ne saurait s’imaginer la colère et