Page:Eugène Le Roy - Jacquou le Croquant.djvu/128

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Vierge, de ce que mon père avait été condamné. Elle convenait bien qu’il devait être puni, mais non pas de mort, parce que les vrais coupables, ceux qui l’avaient poussé à faire ce coup, c’était le comte, qui avait donné l’ordre injuste et méchant de tuer notre chienne, et puis cette canaille de Laborie, qui la poursuivait de ses propositions malhonnêtes. Je dis : puni de mort, car en ce temps-là, ce n’était pas comme à présent, où les forçats sont mieux soignés et plus heureux là-bas, dans les îles, que les pauvres gens de par chez nous. Ceux qui tenaient dix ans à cette vie des galères avaient la carcasse solide ; mais la plupart mouraient avant, surtout ceux qu’on envoyait à Rochefort, dans les marais de la Charente. Et justement, c’était là qu’on avait mis mon père, sur la demande du comte de Nansac, comme M. Fongrave nous le fit savoir. Dans le commencement, comme on nous avait dit que Rochefort était plus près de la tuilière que Brest ou Toulon, nous nous en contentions, comme si d’être séparés de cinquante, ou de cent, ou de deux cents lieues, ça n’était pas la même chose pour nous. Mais depuis, j’ai su par un marinier de Saint-Léon que c’était là qu’on envoyait ceux dont on voulait se défaire.

Et pour mon pauvre père, ça ne fut pas long. Tout le jour à travailler dans les boues de la rivière, nourri de mauvaises fèves, enchaîné la nuit sur le lit de planches, il attrapa les terribles fièvres du bagne. Et puis, la perte de sa