Page:Eugène Le Roy - Jacquou le Croquant.djvu/129

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liberté et le chagrin le minaient plus que la maladie : aussi, au bout de quelques mois le pauvre misérable mourut désespéré.

L’avant-veille de la Toussaint, le maire fit appeler ma mère, et lui dit brutalement devant le curé, qui était avec lui sur la place de l’église :

— Ton homme est mort là-bas, il y eut hier quinze jours ; tu peux lui faire dire des messes.

— Les pauvres gens n’en ont pas besoin, repartit ma mère : ils font leur enfer en ce monde.

Et elle s’en alla. Il était nuit noire lorsqu’elle arriva à la tuilière, où je l’attendais au coin du feu en faisant cuire des châtaignes sous la cendre pour mon souper. Sans me rien dire, elle défit son mouchoir de tête, et, se recoiffant, elle cacha en dessous la pointe du mouchoir qui était ramenée en avant.

Il faut dire qu’autrefois il y avait des manières différentes de se coiffer en mouchoir : les filles laissaient pendre un long bout par derrière, sur le cou, comme pour pêcher un mari ; les femmes glorieuses d’avoir un homme ramenaient fièrement ce bout en avant sur l’oreille, tandis que les pauvres veuves le cachaient sous leur coiffure, désolées de leur viduité. D’après cette explication, on comprend que ce bout de mouchoir arrangé d’une certaine façon, était l’emblème du mariage désiré par les filles, possédé par les femmes et regretté par les veuves : cela tout naïvement, et sans penser à mal.