Page:Eugène Le Roy - Jacquou le Croquant.djvu/130

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En ce temps-là, je ne connaissais pas la signifiance de cette pointe de mouchoir, et je regardais faire ma mère, tout étonné. Lorsqu’elle eut fini, elle prit une gibe, sorte de forte serpe au bout d’un long manche, et, me tenant par la main, elle m’emmena à travers la forêt.

Elle marchait d’un pas rapide, m’obligeant ainsi à courir presque, muette, farouche, serrant ma main dans la sienne d’une pression égale et forte. Elle ne connaissait pas aussi bien la forêt que l’homme de la Mïon ; et puis, d’ailleurs, son idée qui la poussait en avant l’empêchait de se bien diriger dans la nuit, de manière que, voulant aller à l’Herm, elle gauchit sur la droite beaucoup, vers le Lac-Nègre ; ce que voyant et qu’elle avait failli son chemin, ma mère tourna droit vers le midi. Nous allions toujours sans mot dire, moi pressentant quelque chose de grave dans ce long silence, et ému par avance à la pensée de quelque terrible révélation. Dans les bois, les feuilles secouées par un vent humide tombaient au pied des arbres, ou quelquefois, enlevées par une rafale, tourbillonnaient dans la nuit, passant sur nos têtes comme une innumérable troupe de sansonnets emportés par la bourrasque. Dans les sentiers semés de feuilles mortes, des flaques d’eau pareilles à des miroirs sombres où rien ne se reflétait, clapotaient sous nos sabots. Et nous marchions toujours grand pas, ma mère, sa gibe sur l’épaule, moi entraîné par elle, et enveloppés