Page:Eugène Le Roy - Jacquou le Croquant.djvu/132

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traverse les bois en se dirigeant vers Thenon. Trois quarts d’heure après, nous étions à la Croix-de-Ruchard, qui se trouve maintenant sur la lisière de la forêt, et, laissant La Salvetat sur la droite, nous rentrâmes dans les bois de La Granval, suivant les sentiers pour revenir à la tuilière, où nous fûmes rendus sur les deux heures du matin.


À l’âge que j’avais alors, le dormir est un besoin presque aussi fort que le manger et le boire. Lorsque je me réveillai le lendemain, il faisait grand jour, et j’étais seul dans le lit, ma mère étant partie de bonne heure au travail. Je restai là un moment, regardant à l’autre bout de notre masure une petite pluie fine qui tombait par la tuilée effondrée, faisant une flaque dans le sol, et lors je pensai à tous les malheurs qui nous tombaient dessus. La mort de mon père, quoiqu’elle m’eût fait une bien grosse peine, ne m’avait pas surpris, car nous nous y attendions, ma mère et moi. Souventes fois, parlant tous deux de ce que pouvait être cet enfer des galères, nous imaginions des choses si terribles, et pourtant si vraies, que la mort pouvait être considérée comme une délivrance. Oh ! en être réduit à préférer la mort pour ceux qu’on aime, quelle triste chose ! Aussi quelle haine farouche pour les Nansac grouillait en moi, pareille à un de ces nœuds de vipères accouplées que je trouvais parfois dans la forêt !