Page:Eugène Le Roy - Jacquou le Croquant.djvu/159

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une compassion un peu méprisante ceux qui cherchent leur vie en mendiant.

Moi, songeant à cette bonne pensée qu’avait eue la vieille, je me sentais comme ingrat de refuser ce morceau de miche ; et puis j’étais affamé, ce qui est une terrible chose. Je pris donc le pain et je descendis du fenil. Dans la cour je ne vis personne, et la porte de la maison était fermée ; ce qu’ayant vu, je m’en allai en mangeant.

Arrivé à la tuilière, lorsque j’aperçus cette masure déserte et ce châlit sur lequel il ne restait plus que la paillasse et une méchante couette, je m’assis sur le banc et me mis à pleurer en songeant à ma mère écrasée là-bas sous six pieds de terre et en me voyant tout seul au monde. Ayant pleuré mon aise pour la dernière fois, je me décidai à partir. Mais, auparavant, ne voulant pas laisser traîner les méchantes hardes de ma chère morte, je fis tout brûler dans le foyer. Ceci fait, je passai le havresac de corde sur mon épaule, je pris le bâton d’épine de mon père, et, ayant jeté un dernier regard sur le lit où il me semblait toujours voir le pauvre corps roidi qui n’y était plus, je sortis de cette baraque, abandonnant notre misérable mobilier.

Mon idée était de me louer comme dindonnier, et je pensai tout d’abord à la Mïon de Puymaigre, non pour me prendre chez eux, car pour rien au monde je n’aurais voulu demeurer sur les terres du comte de Nansac, mais pour m’enseigner quelque place.