Page:Eugène Le Roy - Jacquou le Croquant.djvu/205

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ans que je ne t’ai vue, j’ai songé souvent à toi. Il me semblait te voir encore toute nicette, avec ta petite tête frisée, gardant tes oies par les chemins, mignarde comme une tourterelle des bois. Plus j’ai grandi, et plus mon idée se tournait vers toi ; et, maintenant que je t’ai revue, tu ne sortiras plus de ma pensée, quoi qu’il advienne !

— Oh ! Jacquou ! tu es un enjôleur… Et où donc as-tu appris à parler comme ça ?

Et alors, je lui racontai mon histoire tout du long, maudissant le comte de Nansac et faisant de grandes louanges du chevalier, de sa sœur, et du curé Bonal, qui m’avait enseigné. Je voyais bien que ce que je lui disais lui faisait plaisir, et qu’elle était contente que je fusse un peu plus instruit que l’on n’était à cette époque de nos côtés, où l’on aurait pu chercher à deux lieues à la ronde autour de la forêt sans trouver un paysan sachant lire. De temps en temps, elle levait les yeux sur moi, sans lâcher de faire son bas, et je connaissais qu’elle ne me haïssait pas, rien qu’à son regard qui disait toute sa pensée, la pauvre drole.

En parlant du curé, ça me fit songer que depuis deux heures j’étais là à babiller, et qu’il me fallait m’en aller. Mais, avant, je voulus que Lina me dît où je pourrais la revoir. D’aller lui parler le dimanche à Bars, au sortir de la messe, sa mère qui était toujours là ne le trouverait pas à propos, croyait-elle.