Page:Eugène Le Roy - Jacquou le Croquant.djvu/27

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de mauvaise piquette gâtée, ma mère ôta les assiettes de terre brune, décrocha l’oule de la crémaillère et versa sur la nappe de grosse toile grise les châtaignes fumantes. C’est bon, les châtaignes blanchies lorsqu’elles sont vertes ; lorsqu’elles ont passé par le séchoir, ça n’est plus la même chose. Mais quoi ! il faut bien les manger sèches, puisqu’on ne peut pas les garder toujours vertes. Nous les mangions donc tout de même, avec des raves un peu grillées qui étaient au fond de l’oule, et triant les gâtées pour les poules. Lorsqu’il n’y eut plus de châtaignes, mon père but un plein gobelet de piquette, s’essuya les babines avec le revers de la main et se leva.

— Il te faudra me porter une paire de sabots, lui dit ma mère ; j’ai fini d’écraser les miens en faisant peur à cette méchante bête de loup.

— Je t’en porterai, mais que je vende mes oiseaux, répondit mon père, car, autrement, je n’ai point de sous.

Et, prenant une petite baguette au balai de genêts, il la mit dans le vieux sabot de ma mère et la coupa juste à la longueur. Cela fait, il prit son havresac, mit la mesure dedans, décrocha le fusil au manteau de la cheminée, et s’en alla, laissant notre chienne qui voulait bien le suivre pourtant :

— Tu te perdrais là-bas, à Montignac.

Moi, je restai à me chauffer dans le coin du feu, mais bientôt, ne pouvant tenir en place,