Page:Eugène Le Roy - Jacquou le Croquant.djvu/397

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Âges, c’est qu’elle était toute seule au milieu de la forêt, assez loin des villages, et qu’il n’y avait pas de danger d’avoir de dispute avec les voisins. Cet endroit désert allait bien avec mes idées tristes, et la vie solitaire qu’on y menait de force, s’accordait bien avec mes goûts. Et puis j’aimais ma forêt, malgré sa mauvaise renommée. J’aimais ces immenses massifs de bois qui suivaient les mouvements du terrain, recouvrant le pays d’un manteau vert en été, et, à l’automne se colorant de teintes variées selon les espèces : jaunes, vert-pâle, rousses, feuille-morte, sur lesquelles piquait le rouge vif des cerisiers sauvages, et ressortait le vert sombre de quelques bouquets de pins épars. J’aimais aussi ces combes herbeuses fouillées par le groin des sangliers ; ces plateaux pierreux, parsemés de bruyères roses, de genêts et d’ajoncs aux fleurs d’or ; ces vastes étendues de hautes brandes où se flâtraient les bêtes chassées ; ces petites clairières sur une butte, où, dans le sol ingrat, foisonnaient la lavande, le thym, l’immortelle, le serpolet, la marjolaine, dont le parfum me montait aux narines, lorsque j’y passais mon fusil sur l’épaule, un peu mal accoutré sans doute, mais libre et fier comme un sauvage que j’étais.

Pourtant, il me fallait bien en sortir lorsque j’allais travailler dans les environs, mais j’y revenais toujours avec plaisir. Le soir, la journée faite, après avoir soupé, je m’en retournais aux Âges, cheminant lentement dans les bois, suivi