Page:Eugène Le Roy - Jacquou le Croquant.djvu/426

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des orties vigoureuses, je restai là un instant tout triste, regardant fixement ce lieu abandonné d’où toute trace de la sépulture de ma pauvre mère avait disparu. Et, en m’en allant, je passai près d’une tombe brisée par le temps, rongée par les pluies, le soleil et les gelées d’hiver, effritée, réduite en gravats, prête à disparaître, et je me dis combien c’était chose vaine que de chercher à perpétuer la mémoire des morts. La pierre dure plus longtemps qu’une croix de bois, mais le temps qui détruit tout, la détruit aussi ; et puis, que fait cela à celui qui est dessous ? Ne faut-il pas enfin que le souvenir du défunt se perde dans cette mer immense et sans rives des millions de milliards d’êtres humains disparus depuis les premiers âges ? Dès lors, l’abandon à la nature qui recouvre tout de son manteau vert vaut mieux que ces tombeaux où la vanité des héritiers se cache sous le prétexte d’honorer les défunts.

Les femmes accompagnèrent la Bertrille, et moi, ensuite, j’allai lui donner le bonsoir en lui promettant de revenir le dimanche suivant. Et, en effet, je revins ce dimanche-là, et tous les autres après. Il me tardait fort que la semaine fût finie pour me rendre à Bars, et il ne me semblait pas que je pusse aller ailleurs.


L’hiver vint, puis le beau temps. L’herbe poussait drue sur la fosse de la vieille mère, cachant la croix de feuillage que, le jour de l’enterre-