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LA PRISE DE MONTRÉAL

que part vers Tadoussac. Le père était un peu buveur et chaque fois qu’il rentrait ivre à sa chaumière, il se mettait à pourchasser le gamin à coups de pied en hurlant : « Par ici Lambruche !… Par là Lambruche ! »

Il avait depuis lors hérité le nom. Mais alors aussi le gamin avait compris qu’il n’était pas un membre de la famille, car jamais le pêcheur ne touchait à ses autres enfants, et ceux-ci, par surcroît, applaudissaient aux brutalités de leur père contre ce pauvre Lambruche à qui, par après, ils se plaisaient à décocher toutes espèces de quolibets. Seule la femme du pêcheur avait pitié. Quand le cruel pêcheur n’était pas là et que Lambruche pleurait au souvenir des mauvais traitements subis, la brave femme le consolait. Elle le défendait aussi contre les taquineries de ses enfants qui, comme on s’en doute bien, étaient portés à imiter l’exemple de leur père. Quand Lambruche eut atteint douze ans, il quitta fugitivement la chaumière du pêcheur, put s’embarquer sur un navire qui remontait le fleuve et atteignit Québec. Il trouva un premier refuge chez un cabaretier de la ville basse où il ne fut guère mieux traité que dans la famille du pêcheur. Plus tard, il suivit un paysan sur sa terre du côté de l’Ange-Gardien. Là, on le traita presque à l’égal d’un enfant. Mais Lambruche n’aimait pas la culture du sol, toutes ses préférences allaient au métier de la mer et à celui des armes. Quand il fut arrivé à l’âge de seize ans — c’était vers 1745 — il s’engagea dans les milices que formait alors M. de Beauharnois, Lambruche fit la guerre contre les Iroquois, prit part à plusieurs campagnes et opérations militaires sur les frontières, vit Oswégo et Carillon, se trouva au siège de Québec, se battit à Montmorency et sur les Plaines d’Abraham. Après la cession du pays aux Anglais, Lambruche, ne se connaissant pas d’autre patrie que le Canada, demeura au pays et le hasard le plaça sur le chemin de M. D’Aubières, le père de Maurice. M. D’Aubières le plaça sur l’un de ses navires avec un titre d’intendant. Mais le métier ne valait pas celui des armes. Sous le gouvernement de Carleton, Lambruche rentra dans les milices avec le grade de capitaine. Mais ayant été très bien traité par M. D’Aubières, il garda pour la famille une très grande estime, et pour Maurice il se prit d’une amitié qui allait à l’amour paternel. Pour « Monsieur Maurice » comme il appelait toujours le jeune chef canadien, il se fut joyeusement jeté au feu.

Lambruche n’avait pas d’instruction, sauf la faculté de lire et d’écrire. Mais à cette époque reculée, aux yeux du peuple généralement illettrée, c’était beaucoup… c’était même de l’instruction. Et Lambruche n’était plus jeune : 47 ou 48 ans, et peut-être davantage… il ne le savait pas. Mais l’âge n’y paraissait pas, et l’on aurait pu lui donner 30 ans aussi bien que 50. S’il avait l’air flandrin et sans vigueur, ce n’était que d’apparence ; en réalité il était reconnu pour posséder une force herculéenne et une agilité de chat, et l’on savait qu’il était d’une bravoure incomparable, bravoure qu’il portait jusqu’à l’audace et la témérité. Il ne craignait rien ni ne doutait de rien. Obéissant, il faisait comme on lui disait, à la lettre, que ce fût mal ou bien. Il était content, si les autres l’étaient. Pour Maurice D’Aubières, comme nous l’avons dit, il se serait laissé mettre en charpie. D’Aubières lui aurait dit :

— Lambruche, voici l’enfer… plonges-y !

Lambruche n’aurait pas hésité.

Et ce n’était pas une brute. S’il ne possédait pas une intelligence supérieure et raffinée, s’il manquait d’éducation et d’instruction, il avait par contre un grand bon sens. À cela joignons un caractère d’or : soumis, doux, bon enfant, et généreux. Lambruche ne gardait rien et n’amassait rien. Célibataire, il ne se croyait pas le droit d’entasser des écus dont tant de pauvres pères de familles avaient besoin. Quant à se marier, il n’y avait jamais pensé.

— Qu’est-ce que je ferais avec une femme ? faisait-il bêtement, si on le taquinait à ce propos.

Enfin, Lambruche était patriote, il aimait son pays et cent fois il l’avait prouvé sur les champs de bataille sous le régime précédent. Mais à cette heure dans le choix qui s’offrait entre Anglais et Américains, il était indifférent. Voici ce qu’il avait dit à la mère Ledoux qui ne pouvait entendre parler des Américains sans s’indigner :

— Se faire casser les reins par les uns ou par les autres, ça revient au même, on se trouve avec des reins cassés. Les Améri-