Page:Fabre - Chroniques, 1877.djvu/10

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Dès l’arrivée, les invitations pleuvent, les portes s’ouvrent et les plats sont sur la table. En abordant les étrangers, on ne leur dit pas comme ailleurs :

— Tiens ! vous voilà, vous arrivez ! Quand partez-vous ?

Il y a toujours un plaisir en train, une fête en voie de préparation. Si l’on ne se gaudit pas chez vous c’est chez le voisin. Cela s’organise en un clin d’œil ; le temps de faire aux invités habituels le signal convenu ; pas de scène domestique, pas de complication de réveillon.

En revanche, l’on ignore le secret ou l’on n’a point le goût des grandes démonstrations, où d’infortunés orateurs sont mis au supplice du discours perpétuel, sont condamnés à réchauffer les mêmes harangues jusqu’à ce qu’elles perdent leur saveur ; où l’on élève aux nues, dans un immense ballon-omnibus, le personnage qu’il s’agit d’honorer, qu’il faut louer, l’événement, le héros, la souscription du jour.

Québec, le vieux Québec, le Québec d’en dedans des murs, est avant tout une ville aristocratique. Il n’est pas permis de se loger dans les faubourgs sans sortir de ce qu’en appelle la société ; il faut ne pas franchir les fortifications, limites sociales aussi bien que militaires, ou aller hors barrières. Une fois qu’on a émigré dans le faubourg, on ne rentre jamais complètement en ville ; on repasse la porte St. Jean, mais les portes des salons vous restent fermées. Ne pas être de la société ! châtiment terrible, peine infamante à laquelle une femme bien née préférera toujours la gène, le pain sec.

Le premier luxe à Montréal, c’est de s’acheter de beaux meubles ; puis de se bâtir une belle résidence. Depuis quinze ans, chacun a renouvelé son mobilier et reconstruit le toit de ses pères. L’entraînement a été tel, qu’il y en a qui ont élevé des monuments superbes qu’ils n’habitent qu’à demi : ils demeurent au rez-de-chaussée, et les chambres du premier étage restent fermées à clef. Lorsqu’arrivent quelques amis de la