Page:Fabre - Chroniques, 1877.djvu/166

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Il y a des gens qui aiment à partir, et leur arrivée est toujours un événement. Les préparatifs du départ, les malles à faire, les ordres à donner, les ennuis que l’on quitte et les plaisirs que l’on attend : tout cela leur cause une joie vive, un bonheur sans mélange. Ils sautent lestement en voiture, s’installent comme pour une longue course, et de la main ils répandent à flots les adieux. On se réjouit involontairement rien qu’à les voir s’en aller si gaiement.

D’autres, au contraire, sont soucieux, agités. Ils pensent deux jours à l’avance à faire leurs malles et prévoient qu’ils oublieront le principal.

En effet, au dernier moment, tous les malheurs leur arrivent à la fois : la femme décharge sur le mari la colère qu’elle ressent contre la couturière infidèle ; le bébé fait une dent ; la bonne casse l’enfant chéri de la mère, et tandis qu’on l’envoie raccommoder, l’aîné saute par la fenêtre sur la tête d’un passant qui souffre d’une calvitie avancée ; le cocher retarde, le porte-monnaie ne se retrouve plus, les clefs s’égarent, les têtes se troublent.

Le voyageur heureux trouve chaque fois des amis et même des femmes charmantes qui l’attendent à la gare ou au bateau, pour lui serrer la main, tant on est convaincu qu’il survient toujours quelque chose d’amusant là où il est. Sur la route, il ne rencontre que des figures de connaissance, que des débiteurs qui le cherchent pour le payer, que de vieux amis qui le retrouvent pour le presser sur leur cœur ; il part invariablement le même jour que les gens les plus agréables, le lendemain des fêtes, la veille des accidents.

Au retour, il ne se lasse pas de raconter son voyage. Durant le court trajet, il lui est arrivé plus d’aventures que durant une traversée sur l’océan ou un séjour prolongé en Californie. Il a prévenu des accidents, sauvé un homme qui allait se noyer, apaisé une querelle qui menaçait de dégénérer en rixe et placé un coup de poing admirable sur la tête d’un fâcheux.