Page:Fabre - Chroniques, 1877.djvu/8

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leur ont nui et que le terrain épuisé n’a pas eu le temps de se renouveler.

Je ne viens pas vous faire un nouveau récit de l’incendie dont les poignants détails vous sont connus. Ce qui était le plus propre à émouvoir vos cœurs, on vous l’a dit, et je n’y pourrais rien ajouter. Permettez-moi donc de vous présenter, en regard de cette sombre peinture de Québec désolé, un tableau de Québec dans ses beaux jours, lorsqu’aucun nuage ne l’assombrit, tel que le voient et le regrettent, du fond de leur exil lointain d’Ottawa, les employés du gouvernement. Ce sera une manière comme une autre, je m’en flatte, de vous le faire aimer, de vous intéresser à son sort.

C’était autrefois une affaire capitale, un événement dans la vie d’un homme, qu’un voyage de Montréal à Québec. Il y pensait longtemps d’avance et, avant de partir, ajoutait un codicille à son testament. On se décide plus vite maintenant à aller en Europe et les malles sont plus tôt prêtes. La famille éplorée allait reconduire au port le hardi voyageur ; on lui faisait des recommandations touchantes, des adieux émouvants ; on se jetait à l’eau pour lui serrer une dernière fois la main.

Le voyage se faisait en goélette. Parfois, au bout de huit jours de vents contraires et de navigation en arrière, on apercevait encore le toit de la maison paternelle et le mouchoir agité en signe d’adieu par une main infatigable : heureux si la barque ne faisait pas naufrage sur l’Île Ste. Hélène ou n’allait pas se perdre dans les Iles de Boucherville.

Le lac St. Pierre était redouté à l’égal de la mer. On lui prêtait une humeur d’Océan ; on lui attribuait des naufrages dont il était innocent. Régulièrement, en le traversant, les estomacs sensibles avaient le mal de mer.

Le voyage durait parfois quinze jours. Les gens qui faisaient le trajet à pied vous dépassaient sans allonger le pas. Aux goélettes succédèrent des bateaux à vapeur, qui n’allaient guère mieux. Il fallait les faire remorquer par des cha-