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mains des riches et des prêtres un moyen de fortifier leur domination ; l’ambition ou l’intérêt sont les guides habituels des mandarins de Sorbonne et de l’Institut. Préoccupés de ne faire aux bien-pensants nulle peine même légère, ils éliminent impitoyablement quiconque s’avère libre et franc ; après bien d’autres je l’ai constaté. Pourtant aimons la science, malgré les tares de ses représentants officiels ; aimons l’intelligence dont les bienfaisantes critiques percent à jour le mensonge politique et religieux. Les chaînes cérébrales sont de toutes, les plus pesantes ; aidons les hommes à s’en délivrer. — L. Barbedette.

Documents. — Bergson : Les données immédiates de la conscience ; Matière et mémoire ; Evolution créatrice. — James : Le Pragmatisme ; La Philosophie de l’expérience. — Stuart Mill : Logique. — Leibnitz : Nouveaux essais. — Kant : Critique de la Raison Pure. etc.


INTEMPÉRANCE n. f. (latin intemperentia). Mot qui, dans la langue courante, désigne particulièrement l’abus des boissons toxiques. Il est synonyme d’ivrognerie. Quiconque s’enivre est un intempérant. Le mot signale un excès criant, scandaleux, visible pour tous et généralement habituel. Il ne désignerait pas en revanche, l’alcoolique, l’intoxiqué proprement dit, mais seulement un des états de ce dernier. Le bourgeois, flâneur et paresseux, qui s’exhibe à la terrasse d’un cabaret où il sirote un apéritif, n’est pas, au sens vulgaire du mot, un intempérant.

Il y a même de ces déviations du langage, frisant le paradoxe qui font presque un avantage de ce que la raison et le bon sens entendent flétrir : le buveur, adonné à l’apéritif, le riche qui met son luxe dans sa cave et gave ses amis de vins superfins n’est pas un intempérant ; c’est un homme qui jouit, qui sait user de biens que la nature et la civilisation offrent à sa gourmandise, à son besoin d’ostentation, à ses impulsions gastronomiques, à son être matériel. C’est un acte légitime en somme, car jouir est un bien, un postulat auquel seuls les impuissants, les incapables, les miséreux ne donnent pas satisfaction. Le vice bien porté n’apparaît plus un vice ; l’or purifie tout. Le « purotin » seul a le droit d’être un intempérant. Le pochard du grand monde s’indignerait d’être dénommé Coupeau !

Leur identité est pourtant absolue.

Le psychologue a d’ailleurs le droit de restituer au mot intempérance un sens beaucoup plus compréhensif, car il s’agit, en l’espèce, d’un état psychologique, peut-être morbide, nous allons le voir, qui ne caractérise pas exclusivement le fait d’abuser des poisons. Il y a lieu à une rectification dans une encyclopédie qui n’a que faire de la casuistique.

Intempérance, synonyme en vérité d’immodération, n’est que la qualité négative de celui qui n’est plus ou n’a jamais été tempérant ou modéré. Cela reviendrait à renvoyer le lecteur à ces deux derniers mots. Ce ne serait pas rigoureusement exact. Il n’y a jamais une opposition absolue entre le positif et le négatif, tandis qu’il y a entre ces deux extrêmes toute une gamme d’intermédiaires progressifs. Être malveillant n’est pas du tout la même chose que n’être point bienveillant. N’être pas doux ne signifie pas nettement que l’on est dur. N’être point tempérant n’a pas rigoureusement le sens d’être un intempérant. Il y a des nuances très frappantes et infinies dans tous les états psychiques de même essence. C’est pourquoi il y a lieu de disserter en quelques lignes sur l’intempérance dont le cadre n’est pas le même que celui de la tempérance.

Enfin disons que le mot s’applique à beaucoup d’autres circonstances que le fait de boire exagérément. Dans le cadre des faits psychiques on parle communément de l’intempérance du langage pour désigner tel sujet dont les modes d’expression verbale sortent de


l’ordinaire, conventionnel ou éducatif, et font de lui un exagéré, un excessif, un malotru, un incisif, un violent en un mot.

Quiconque, psychologiquement parlant, cessera d’être ou de n’être point normalement maître de soi, qui n’est point ou n a jamais été équilibré, est un intempérant.

Je voudrais déterminer les motifs d’un tel état et les conditions dans lesquelles il se développe. Sujet philosophique d’une grande portée pour quiconque tient à se connaître et veut se connaître ou qui veut connaître ceux qui l’entourent.

Les qualités intellectuelles et morales sont toujours d’une relativité utile à définir si l’on veut pouvoir diriger ou corriger son habituel comportement. La définition de l’intempérance ne suppose pas une délimitation exacte de cette propriété négative, pas plus qu’il n’est logique de délimiter la tempérance elle-même. Il n’y a, en cette matière, que des éléments de comparaison. Où commence, où finit l’intempérance ? Cela reviendrait à définir le vice et la vertu. Seuls les scholastiques parviennent à une telle fiction. L’intempérance n’est rien en soi ; elle n’est qu’un état comparatif, chez le même sujet, entre ce qu’il était hier et ce qu’il sera demain. Affaire de degré, de plus ou de moins. Elle n’est de même qu’un état comparatif entre ce qu’est ce sujet par rapport aux autres, son milieu par exemple, ou son ascendance. On est, en somme, toujours un intempérant relativement à un autre. Où est l’étalon ? Nulle part. Les moralistes patentés ou systématiques ont seuls le secret de telles classifications, aussi subtiles que fausses.

Qu’on se souvienne, pour fixer les idées, des définitions qu’on s’est évertué de donner de la dégénérescence des espèces, et notamment de celle du Dr Morel, un aliéniste d’une grande envergure, qui avait émis cette formule : la dégénérescence est la déviation du type normal de l’humanité ! Morel n’avait oublié qu’une chose : mettre une lumière dans sa lanterne. Quel est donc ce type normal ? Où est-il ? Quand l’a-t-on vu paraître ? Faute de le décrire, toute la définition croulait, car ce n’était guère la consolider que de dire : le type normal est celui qui a été créé par Dieu à son image.

En fait, le dégénéré, comme l’intempérant existe, mais il ne peut être comparé qu’au type qui l’a immédiatement précédé ou aux types qui l’environnent et son degré de déchéance résulte d’une simple comparaison.

Le type de l’intempérant devrait dériver du type connu et bien dessiné du tempérant. Or répétons ce postulat à satiété : un type normal n’existe point. La modération est une fiction pure. Nul ne l’a jamais précisée.

J’examinerai les conditions qui font qu’un individu est plus ou moins intempérant qu’il n’était ou que ne sont d’autres, et cela dans les domaines : 1° physique, 2° moral.

Point de vue matériel. — Devenir intempérant — terme évidemment péjoratif — est acquérir un état régressif. C’est celui d’un sujet réputé sobre hier qui s’adonne aujourd’hui ou s’adonnera dorénavant à des habitudes qui le dégraderont, physiquement et moralement.

La régression physique est le stigmate démonstratif de l’excès. Celui-ci engendre la maladie, donc il est réputé nuisible et logiquement anormal. Il est, en outre, contemporain d’un état psychique nouveau dont la carence a permis une capitulation dangereuse : je savais hier maintenir ma consommation en deçà d’une certaine quotité dont ma santé physique paraissait s’accommoder, mais voici que je ne le sais plus. Aboulie relative, par conséquent affaiblissement de mon pouvoir inhibiteur. Tout le problème revient à déterminer les raisons d’un tel fléchissement et sa signification du point de vue de la psychologie normale ou maladive.

Un fait d’observation domine ce problème : n’est pas