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un intempérant qui veut. Si, dans la perpétuelle relativité du terme, il a été permis, parfois de parler de modération, c’est qu’en fait il y a des sujets moyens qui offrent l’image d’un équilibre relatif. C’est du moins l’impression que l’on en a ; ils sont ainsi par raison de nature ; ils ont l’heureux privilège de se tenir toujours à distance de ce qui, visiblement, et convenablement, est un excès. Y ont-ils du mérite ? Je ne sais. Je crois plutôt que leur vertu est une heureuse contingence où leur volonté résolue n’a que faire.

Mais s’ils deviennent intempérants, c’est que des tares diminuent soudainement leur pouvoir de résistance. Les tares sont de deux ordres : héréditaire et acquise.

L’hérédité est la tare par excellence. On comprend que ce n’est pas impunément que les peuples ont, depuis d’infinies générations, recherché imprudemment des jouissances dans la fréquentation des poisons de l’intelligence. La séduction de ces perfides toxiques ne fait aucun doute. Un sujet qui a goûté aux ivresses artificielles de la morphine, du vin, du tabac, des liqueurs a, pour des motifs psycho-physiologiques très profonds, le désir automatique d’y revenir. Les générations qui nous ont précédés ont fait ainsi : trompées par leur ignorance qui est leur seule excuse, elles ont compromis petit à petit leur existence. Et depuis qu’elles ont appris et qu’elles savent, elles n’ont point réussi à se guérir. L’ont-elles, du reste, voulu réellement ? Leur volonté a été entamée par les stupéfiants qui ont instauré leur tyrannie. Qui stupéfie commande en maître.

Les nations, les races ont périclité et, parmi les causes les plus puissantes de cette décadence, les poisons de l’intelligence, l’alcool et l’opium surtout, comptent parmi les premières.

Il est donc aisé de saisir que si les hasards du milieu ont entraîné les générations précédentes à des excès marqués, certains sujets actuels présentent des prédispositions maximums, parmi d’autres sujets qui peuvent encore se conserver en meilleur équilibre.

Ce sont les premiers qui deviennent les excessifs, les intempérants catalogués. Ils vont à l’intempérance en vertu d’une force secrète qui les pousse et, dans cette impulsion, aimablement qualifiée de besoin, ils trouvent toutes les justifications et toutes les excuses. Que de gens sont intempérants qui ne le voudraient point ! Dans le nombre colossal des intempérants de vin et d’alcool qui encombrent les sociétés modernes, parmi la cohue des fumeurs, des cocaïnomanes et autres détraqués, il est facile de discerner ceux qui ont succombé, sous le coup de la tare maximum. Les hérédo-toxicomanes ont une psychologie toute spéciale que j’ai dépeinte ailleurs (Dégénérescence sociale et alcoolisme, Masson, édit.) et qui est toute faite d’impulsivité, d’automatisme.

Malgré la prééminence de cette tare, ces dégénérés sont pourtant, par ce fait même qu’ils sont suggestibles, parmi les plus curables. Subissant l’influence des milieux, ils guérissent en masse comme ils ont succombé en masse le jour où l’ambiance, vraiment à la hauteur de ses responsabilités, sait les aider à guérir. Un seul remède : l’exemple.

Quant aux intempérants d’occasion (prédisposés minimums) ils naissent des circonstances fortuites, de la suggestion qui a pour effet d’affaiblir le pouvoir de résister… Une fois entamés, ils ne peuvent que subir une aggravation par l’action combinée d’un poison qui, par définition, tue la volonté, et de l’ambiance, autre poison inhibiteur. Qui veut se prémunir, s’isole, par un double procédé : l’abstinence et l’individualisme.

Les autres formes de l’intempérance, la gourmandise, la gloutonnerie, la boulimie, les perversions de l’appétit, le génitatisme, tous les excès, en un mot, mis en œuvre par l’activité même des besoins physiologiques naturels (instinct de nutrition et de reproduction), reposent exac-


tement sur les mêmes bases psychologiques que l’excessif amour des poisons cérébraux.

L’influence de l’hérédité y est sans doute un peu moins marquée, mais inversement celle du milieu y est énorme. Manger exagérément peut être l’indice d’une sensualité inesthétique, comme le fait de s’assimiler à certains animaux en aimant génitalement plus qu’il ne convient à la finalité normale de la fonction, est un état quasi morbide que nos mœurs favorisent. Le besoin égoïste de jouir et la richesse entretiennent continuellement et développent progressivement un syndrome collectif de décadence.

De tels syndromes sont, du reste, observés chez les grands névropathes et chez nombre d’aliénés plus ou moins parvenus au stade de la démence, période où ils sont ressaisis par l’état instinctif auquel aucun frein n’est plus opposé.

Point de vue intellectuel. — Parler maintenant de l’intempérance dans le domaine des faits psychiques nécessiterait des volumes. Il est clair que nous sommes ici sur un terrain où toute l’affectivité est en cause, où tout le comportement sentimental et passionnel est intéressé.

Pour des causes infiniment variées, toute la vie de l’âme peut comporter des phases, plus ou moins prolongées, d’exaltation, d’hyperexcitabilité, qui méritent, objectivement, la qualification d’intempérance.

On trouve dans ce cadre, du reste, les plus sublimes formes de l’exaltation de la vie psychique (élan vital), celles dont l’homme peut être le plus fier, notamment tout ce qui le fait considérer comme exagéré par la masse moutonnière, privée d’enthousiasme, d’idéalisme et d’originalité, comme on y trouve les formes d’exaltation les moins compatibles avec l’intérêt des uns ou des autres.

Le besoin d’exubérance et d’expansion est énorme chez certains sujets, prompts aux emballements. Ce besoin peut être normal ; il se confond avec les manifestations les plus logiques et les plus nobles de la vie ; besoin de se donner, de se dépenser, élans généreux de dévouement, esprit de sacrifice, exaltation du martyre chez tous les hommes de foi. N’être point porté à l’expansion n’est-ce pas être voué à une vie terne, incolore et inférieure ?

Il est clair qu’ici la qualification d’intempérance sera éminemment relative et de valeur arbitraire. Point d’étalon, point de commune mesure. On est toujours un audacieux pour un timide. Celui dont on ne partage point les vues ou les tendances est souvent exposé au dénigrement. Son activité débordante, souvent inopportune à vrai dire, court le risque d’être considérée comme une excentricité, une intempérance, le jour où elle se traduit par un langage émancipé ou par des œuvres gênantes pour le vulgaire. Tous les révolutionnaires, de quelque côté de la barre qu’ils soient, sont aux yeux de leurs adversaires, des intempérants. L’anarchiste, malgré la grandeur de son idéal, ne passe-t-il pas pour un intempérant, insupportable et indésirable ?

Mais il est aussi de ces exubérances qui sont des signes incontestables de désordre pathologique : l’aliéniste connaît les maniaques, dont le mal n’est fait que d’une production formidable de vie incohérente et sans but. Il en est chez qui ces états sont intermittents et alternent même avec des états d’anéantissement (folie circulaire, cyclothymie).

Deux mots pour moderniser tout à fart le mécanisme de l’intempérance considérée comme la simple exagération d’un état normal. La vie affective tout entière est à la merci d’une paire de nerfs qui opposent leur action physiologique : le nerf vague et le sympathique. Et, l’on sait en outre aujourd’hui que ces importantes fonctions relèvent de la vie même de ce qu’on a appelé