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JES
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Ils obtinrent quelques résultats au Canada cependant, où ils exploitèrent de leur mieux les Indiens. Pour leur être agréable, Richelieu interdit aux protestants d’aller s’installer au Canada. Les exilés huguenots portèrent donc leur intelligence et leur puissance de travail dans les colonies anglaises et chez divers peuples plus accueillants (Hollande, Prusse, etc.).

Bochmer signale une conséquence peu connue de cet ostracisme. La France perdit en effet le Canada, qui lui fut ravi par l’Angleterre, parce que l’émigration française y était insuffisante. Les Jésuites, qui avaient éloigné du Canada les protestants français, sont donc responsables de la perte de cette belle colonie. Encore un « bon point » pour le patriotisme échevelé de l’Église !

Les Dominicains étaient solidement installés au Mexique, ce qui n’empêcha pas les Jésuites d’y pénétrer à leur tour. L’Espagne y régnait par le fer et par le feu et elle y écrivait une des pages les plus sanglantes de l’histoire chrétienne — qui en compte pourtant de nombreuses. Les fils de Loyola se spécialisèrent dans le négoce et les affaires de banque, dont ils tirèrent d’immenses revenus. A la Martinique, les Jésuites possédaient plus de quatre millions en biens-fonds. (Bochmer).

Amérique du Sud. — Ils furent plus heureux encore en Amérique du Sud. Dès 1550, ils débarquèrent à San Salvador (Brésil) et ils s’y développèrent selon leurs habituels procédés.

« J’ai trouvé, disait don Juan de Palafox, dans une lettre qu’il écrivait au Pape (1647), entre les mains des Jésuites presque toutes les richesses, tous les fonds et toute l’opulence de l’Amérique méridionale. »

Mais c’est particulièrement au Paraguay que nous allons les voir à l’œuvre.

Ils y arrivent en 1549, avec les Portugais, et se répandent dans le pays, descendant les cours d’eau en jouant de la musique, afin d’attirer et d’apprivoiser les indigènes candides — et inoffensifs. Ce pays, riche et fertile, était habité en effet par les Guaranis, race peu belliqueuse et sans énergie, que nos « Loyolistes » vont pouvoir manipuler à souhait. Jamais leurs méthodes déformatrices ne trouveront pareil terrain d’élection.

Il s’est trouvé des esprits avancés pour soutenir que les Jésuites avaient été au Paraguay les précurseurs du socialisme et du communisme. Quelle erreur pernicieuse ! En réalité, il n’y a rien de plus opposé au communisme égalitaire que cette oppression savante, foulant aux pieds l’individu et organisant l’esclavage de la masse au profit d’une minorité de parasites. (Il ne faut pas confondre l’organisation jésuitique du Paraguay avec celle de l’ancien Pérou. Celle-ci se rapprochait du système d’Henry George. Les chefs de famille possédaient la terre individuellement, mais ils ne pouvaient l’aliéner. Les pâturages, les forêts, les eaux d’irrigation étaient collectifs et le système péruvien se rapprochait beaucoup de celui qui est préconisé par la Ligue pour la Nationalisation du sol, dont nos bons amis Soubeyran et Daudé-Banal sont les ardents protagonistes en France. Entre ce système équilibré et humain et celui des Jésuites exploiteurs, il n’y a absolument rien de commun).

Les Jésuites occupèrent au Paraguay une superficie de 180000 kilomètres carrés. Ils y installèrent une trentaine de réductions, ou villes indiennes, groupant chacune plusieurs milliers d’habitants

La vie des indigènes était réglée de la façon la plus méticuleuse. Tout se faisait au son de la cloche : le réveil, les repas, le coucher. La population tout entière était soumise à une discipline monastique abrutissante et avilissante.

Les indigènes devaient se prosterner au passage des Révérends Pères Jésuites, véritables dieux et rois, et ne


pouvaient se relever que lorsque leurs maîtres étaient partis.

Les Guaranis étaient occupés aux travaux les plus divers : jardinage, briqueterie, fours à chaux, travail des peaux, culture du tabac, du coton, du thé, de la canne à sucre, etc. Les Jésuites ne cherchaient nullement à civiliser l’indigène, mais à l’exploiter. Aussi l’évolution des Guaranis fut-elle retardée de plusieurs siècles et sont-ils demeurés, aujourd’hui encore, parmi les races humaines les plus rétrogrades. Il est vrai que les réductions rapportaient aux Jésuites plus de deux millions par an. (Bochmer).

Leur seul collège de Buenos-Aires soutirait au public 12.000 pesos-or par an, avait 600 esclaves et des propriétés plus vastes que celles du roi de Sardaigne (Bernard Ibanez de Echevarri). Le collège de Cordoba était plus riche encore et possédait 1.000 esclaves. Aussi l’abbé Mir écrit-il : « On peut conjecturer que les richesses de la Compagnie au Nouveau-Monde étaient réellement fabuleuses. »

Pour mieux abrutir les Indiens, ils leur avaient fabriqué un culte spécial. Les saints des temples jésuites remuaient des yeux terrifiants et brandissaient des lances et des épées.

Les Jésuites avaient réglé la vie de leurs esclaves d’une façon si parfaite qu’ils dirigeaient même les accouplements sexuels de ce pitoyable troupeau humain, pour en obtenir une reproduction intensive.

Il faut reconnaître qu’au point de vue humain, les Indiens n’étaient pas trop malheureux. En échange de leur travail, ils étaient nourris d’une façon convenable. C’était la moindre des choses, quand on évoque les formidables revenus qu’ils fournissaient à leurs exploiteurs.

Mais la discipline était rigoureuse. On n’enfermait personne en prison (car, pendant l’emprisonnement, l’indigène n’aurait rien rapporté). On recourait rarement à la peine de mort, car on ne tenait pas à décimer un bétail aussi rémunérateur. Par contre, le fouet était souvent employé. Il constituait pour les Jésuites l’instrument de gouvernement par excellence.

Les indigènes étaient fouettés nus (Voltaire). Les Jésuites opéraient eux-mêmes, tant sur les femmes que sur les hommes. « A Buenos-Aires, dans une chapelle consacrée à une congrégation de femmes, on voyait derrière l’autel un petit corridor où se faisaient ces opérations, moins saintes que lubriques et que le sang des victimes avait gravé ces horreurs sur les murailles… » (Extrait du manuscrit routier de Louis-Antoine de Saint-Germain, embarqué comme écrivain sur la frégate La Boudeuse, commandant Bougainville, dans son voyage autour du monde, manuscrit qui m’a été confié par Mme de Saint-Germain, descendante du compagnon de Bougainville. Ce dernier a d’ailleurs confirmé les faits dans ses mémoires personnels.)

On comprend que les Jésuites aient défendu leurs fructueuses réductions par tous les moyens. En 1628, ils engagent une guerre terrible contre les Indiens des bords de l’Uruguay, qu’ils exterminent avec férocité. Plutôt que de renoncer au Paraguay, ils luttent, les armes à la main, avec le Portugal et l’Espagne. Ils lutteront même avec l’évêque du Paraguay (Dom Bernardin de Cardenas) qu’ils insultent, combattent, emprisonnent et qu’ils finissent par expulser (parce qu’il leur tenait tête) après une guerre sanglante et le sac de la capitale de l’Assomption (1649).

Lorsque Benoît XIV « le dernier grand pape qu’ait eu le Saint-Siège » (Jean Wallon) condamnera La Compagnie, il lui reprochera ses brutalités à l’égard des Indiens et ses trafics éhontés dans les Amériques, l’Inde, etc.

Il leur reprochera même d’avoir réduit en esclavage et d’avoir vendu, non seulement des Indiens idolâtres,