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      … donner la chasse aux gens
      Portant bâtons, et mendiants ;
      Flatter ceux du logis, à son maître complaire ;
      Moyennant quoi votre salaire
      Sera force reliefs de toutes les façons,
      Os de poulets, os de pigeons,
      Sans parler de mainte caresse.

Et sans parler de ce collier qui fait fuir le loup, même affamé.

Dans la brochure d’E. Boudeville sur la Liberté d’opinion, la situation des fonctionnaires est particulièrement étudiée.

.

Liberté des indigènes coloniaux. — Depuis plusieurs années, de très nombreuses plaintes ont jeté des lueurs dans le brouillard épais du régime des peuples conquis aux colonies.

Méprisés comme appartenant à des races inférieures, ils furent pendant longtemps regardés comme un vil bétail et soumis à toutes les servitudes et les déchéances de l’esclavage. A la clarté des idées du xviiie siècle, on commença à voir en eux des hommes comme les autres. La Révolution française répandit en leur faveur des idées plus fraternelles, et durant le xixe siècle, on arriva peu à peu à supprimer officiellement l’esclavage dans presque tous les pays coloniaux. Il subsiste encore dans certaines possessions comme les Indes anglaises. On apprend de temps en temps qu’un gouverneur de province rend la liberté à des esclaves. 3.350 furent ainsi libérés dans le gouvernement de Durma, en 1926, et ce fut un « vilain cadeau » pour eux, de l’avis de L’Œuvre, journal républicain (7 mai 1926). En 1927, 215.000 esclaves de Sierra-Leone ont recouvré leur liberté.

En principe, il est généralement admis que les indigènes, comme tous les hommes, doivent jouir des Droits de l’Homme. En fait, il n’en est rien. Ils restent des esclaves qu’on exploite et qu’on tue au nom de la liberté républicaine comme on les exploitait et les tuait au nom de cette « heureuse disposition de la Providence » qui les livrait au fouet des négriers. Henri Rochefort a raconté dans son roman: L’Évadé, comment se faisait le trafic des indigènes en Océanie, il y a un demi-siècle, et comment « la civilisation moderne a imprimé à la récolte et à l’écoulement de ce produit (l’indigène) son cachet ordinaire d’hypocrisie prudente ». Cinquante ans après Rochefort, un anglais, auteur des Lettres des Îles Paradis, a fait les mêmes constatations. Aujourd’hui, après la « Guerre du Droit des peuples à disposer d’eux-mêmes » — style officiel —, on lit dans des journaux que cet odieux trafic se continue toujours. Trafic qui se fait dans toutes les colonies, sous des formes plus ou moins déguisées, et dont les échos sont de plus en plus nombreux, en même temps que se manifeste une indignation plus véhémente contre l’hypocrisie de bourreaux démocrates aussi odieux que ceux de droit divin.

Les Anglais, qui sont si jaloux de leur liberté individuelle et si fiers d’avoir, les premiers, introduit dans la législation « civilisée », leur bill d’habeas corpus, sont les moins respectueux de la liberté des indigènes et donnent aux autres « colonisateurs » l’exemple de la plus féroce exploitation de ces malheureux vaincus. Leurs colons de la Rhodésie méridionale ont fait voter par leur parlement, en 1926, une véritable loi esclavagiste autorisant l’emploi d’enfants des deux sexes, sans limite d’âge, dans les mines et dans l’agriculture, et permettant contre ces enfants la flagellation, sans jugement, pour refus d’obéissance ou négligence. Aux Indes et dans les possessions européennes en Chine, femmes et enfants sont exploités dans les mines et les usines. 33 millions de femmes travaillent aux Indes pour des profits britanniques et dans des conditions telles que souvent, lors de la paie, ce sont elles qui doivent de l’argent à leurs employeurs !… La pudique Albion entre


tient à Bombay une demi-prison, gardée par sa police, ou 900 femmes indigènes sont parquées pour servir au plaisir des blancs (Lansbury Labour Weelky, juin 1926). Comme conséquence de l’exploitation féminine, les mères, obligées de laisser leurs enfants pour aller travailler, leur font prendre de l’opium pour qu’ils dorment en leur absence. 98 p. 100 des enfants sont ainsi empoisonnés. 666 sur mille meurent avant l’âge d’un an. La plupart de ceux qui survivent sont employés, dès l’âge de six ou sept ans, dans les mines, les usines, les plantations, pendant dix heures par jour. A Shanghai, dans les usines textiles anglaises et françaises, des enfants de cinq ans travaillent sans arrêt pendant douze heures par jour !…

L’administration de la justice est en rapport avec cette exploitation humaine. Les colonies ont des tribunaux et des législations spéciales. Le principe est que l’indigène a toujours tort devant le blanc. Magistrats, comme tous autres fonctionnaires, disposent, on peut dire à leur gré, de la liberté et de la vie de l’indigène ; on ne lui doit aucune explication. Voici un exemple caractéristique entre mille. En 1927, à Alger, au centre de la colonie française la plus « civilisée », une petite Mauresque, nommée Ourdia, a été enlevée à sa mère par un médecin français. Malgré ses plaintes en justice, la mère n’a pu se faire rendre sa fille et le ravisseur, demeuré impuni, a gardé sa proie (Brochure du Comité de Défense de l’Enfance d’Algérie).

L’indigène n’est pas plus maître de ses biens que de sa personne. Tous les jours il est exproprié par les concessions qui sont accordées à des privilégiés parmi les vainqueurs. S’il n’est pas chassé, il est exploité dans le travail qu’il fournit sur sa propre terre au profit de ses usurpateurs. La liberté d’opinion est livrée au même arbitraire. Des journaux indigènes sont interdits par simple décision administrative. Le fait de former un syndicat de travailleurs spoliés de leurs biens, d’avoir ure opinion politique, d’écrire dans un journal, de tenir une réunion publique et de prononcer un discours rend passible d’inculpation de « complot contre la sûreté intérieure de l’État » et d’internement administratif dans la colonie ou dans une autre plus ou moins éloignée. Les indigènes ne sont d’ailleurs pas électeurs. Ils sont citoyens pour être soldats, recrutés malgré eux pour défendre la « mère patrie », payer des impôts plus élevés que ceux des conquérants qui exploitent leur travail; mais ils ne le sont pas pour voter et manifester leurs desiderata. Ainsi se continuent sous les apparences du libéralisme verbal créé par une Déclaration des Droits de l’Homme qui n’est pas appliquée, les crimes et les abus qui furent de tout temps ceux de la colonisation. Aussi, les conséquences demeurent les mêmes:travail surhumain, abrutissement des individus, maladie, mortalité, épuisement et extinction des peuples indigènes. Dans toutes les colonies, la civilisation arrive un jour à ne plus régner que sur les ossements blanchis de races disparues. Le drapeau de la liberté flotte victorieusement sur le domaine de la mort.

Liberté des aliénés. — Lorsqu’on pense que la loi du 30 juin 1838 sur le régime des aliénés sert aussi à attenter à la liberté des gens considérés comme sains d’esprit, comment pourrait-on demander que la liberté des aliénés fût respectée ?

Dans l’antiquité, en Égypte par exemple, et aujourd’hui encore chez certains peuples, les mahométans en particulier, la folie à l’état calme était généralement regardée comme « une maladie sacrée, don mystérieux de la divinité, et plus digne de respect et d’égards que de répugnance » (J. Duval). Les fous vivaient libres parmi les populations. On ne prenait certaines précautions contre eux que s’ils se montraient furieux, et c’est ce qu’on voit encore chez les musulmans, en Turquie,