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MOR
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« Entre les besoins et les inclinations, écrit Vermeylen, il y a place pour toutes les tendances qui viennent se greffer sur les fonctions les plus diverses. » On réserve donc d’ordinaire le nom de tendances à celles qui sont intermédiaires entre les besoins et les inclinations, ces trois mots expriment donc surtout une différence de degré.

Or, il y a chez tout individu des tendances favorables et d’autres tendances qui ne le sont pas, non seulement pour la société, mais aussi pour l’individu lui-même, par exemple la colère, la peur, etc., et ceci nous explique que le docteur Decroly nous dise que le but de l’éducation est surtout « de créer de bonnes habitudes, c’est-à-dire de renforcer des dispositions affectives innées quand celles-ci sont favorables, et d’aider au développement de dispositions affectives acquises pour combattre celles qui sont défavorables. »

Résumons-nous à nouveau : 1° Pour moraliser un enfant il faut surtout lui faire acquérir de bonnes habitudes ; 2° pour faire acquérir de bonnes habitudes à cet enfant, il faut favoriser le développement harmonieux de ses tendances utiles et combattre ses tendances nuisibles.

Ceci nous pose de nouveaux problèmes : Peut-on, vraiment, combattre une tendance ? N’y a-t-il pas danger à le faire ?

« Spontanée ou dirigée, écrit Piéron, l’éducation en vient ainsi à réprimer certaines tendances naturelles. Il se produit, dès lors, des conflits entre des instincts, particulièrement l’instinct sexuel ou l’instinct de conservation et de défense, et des tendances acquises, imposant le respect de la pudeur. L’inhibition incomplète, le « refoulement » des instincts peut, dans des organismes mal équilibrés, orienter des désordres mentaux, des obsessions… » (Piéron : Psychologie expérimentale.) « Les psychanalystes constatent que les instincts refoulés ne sont pas tués, mais continuent dans le subconscient une vie souterraine, cause directe de troubles, de névroses et de psychoses de toute espèce. » (Ferrière : Le Progrès spirituel.)

« Mais l’influence éducative, qui ne peut vraiment créer des sources d’énergie, et qui, en réalité utilise, en les dirigeant, en les dérivant, les forces profondes des instincts, ne combat réellement certaines tendances innées qu’en leur assurant une certaine satisfaction, sous des formes compatibles avec l’équilibre social. » (Piéron). « Le seul moyen d’éviter un refoulement, lorsque le libre jeu d’un instinct est rendu impossible pour une cause péremptoire et inchangeable, d’ordre matériel ou moral, est de lui trouver un débouché ailleurs, un emploi utile et qui canalise l’énergie inemployée. Ainsi les jeux sportifs sont une canalisation de l’instinct combatif. Et si l’on ne peut prévenir le mal, s’il y a refoulement, la méthode thérapeutique sera, en principe, la même : il faut essayer : 1° de découvrir la tendance refoulée (c’est affaire au médecin) ; 2° de la canaliser comme il vient d’être dit ; 3° de mettre le sujet à même de la « sublimer ». Ce dernier terme… signifie ceci : mettre l’instinct, jadis refoulé, jadis cause de troubles affectifs ou mentaux, au service d’un idéal élevé ; en faire, sous cette forme, une partie intégrante, non seulement de notre vie quotidienne, mais de notre meilleur moi. » (Ferrière).

Tout instinct, toute tendance, a un rôle biologique utile, ce qui est mauvais, c’est l’excès, ou l’insuffisance ou l’action hors de propos. « Il faut, dit le docteur Allendy, seconder l’effort de la Nature qui tend spontanément à la perfection, il ne faut rien détruire, mais tout conduire, ne rien supprimer, mais tout utiliser…, ne rien contrarier, mais tout guider. Si un homme est né violent… il doit transmuer sa violence en élans généreux. »

Mais pour canaliser ou sublimer les tendances il faut connaître la signification biologique de chacune d’elles.


Laissant de côté les besoins nous pourrons utiliser avec profit la classification de Decroly-Vermeylen :

I. Tendances liées a la conservation de l’individu : 1° Tendances défensives : a) colère ; b) prudence ; c) timidité ; 2° Tendances offensives : a) colère ; b) irritabilité ; c) violence ; brutalité, cruauté ; d) taquinerie, moquerie ; e) rancune.

II. Tendances liées a la vie de relation : 1° Tendances groupales : a) sympathie, antipathie ; b) esprit de famille, de clan, de parti, de classe etc. ; 2° Tendances éducatives : a) curiosité ; b) jeu ; c) imitation ; 3° Tendances extensives : a) amour-propre : orgueil, ambition, vanité, susceptibilité ; b) propriété : jalousie, convoitise, collectionnisme ; c) concurrence : émulation, envie ; d) approbation ; 4° Tendances supérieures : a) intellectuelles ; b) éthiques ; c) religieuses ; d) esthétiques.

Tendances liées a la conservation de l’espèce : 1° Tendances sexuelles. 2° Tendances familiales et parentales.

Cette classification, bien incomplète, appelle quelques remarques. D’abord les tendances varient considérablement d’intensité, par exemple certains auteurs parlent du besoin de propriété ; ensuite nous constatons, par exemple, que le collectionnisme est une forme de la tendance à la propriété et ceci nous permet de comprendre qu’une certaine tendance (ou besoin) à la propriété nuisible à notre idéal social peut être canalisée vers le collectionnisme. Il y a une échelle de valeur dans les besoins et les tendances et nous devons être très circonspects dans nos jugements sur un besoin qui ne nous paraît pas primordial, mais qui est cependant vivement ressenti par l’enfant, sur la genèse de ce besoin, l’utilité ou non de sa conservation et, le cas échéant, sur les moyens à mettre en œuvre pour le canaliser ou le sublimer.

Un exemple montrera mieux la complexité des problèmes sociologiques, psychologiques et pédagogiques que pose l’étude d’un seul besoin.

XII. Un exemple : l’Éducation morale et le besoin de posséder chez les enfants. — Chez le petit enfant on constate le besoin de posséder. Si nous en croyons le tableau précédent ce besoin serait une tendance extensive. Est-ce bien exact ? Ce besoin est-il biologique ou est-il seulement héréditaire ? Est-il un besoin primordial ou un besoin secondaire né plus particulièrement du besoin d’alimentation ? Il nous parait impossible de répondre à ces questions avec certitude. Le sentiment de révolte que nous éprouvons en présence de l’injustice sociale pourrait nous suggérer des réponses. Nous nous défions de telles réponses qui, si elles étaient inexactes, justifieraient des applications pédagogiques dont les résultats ne seraient pas ceux que nous désirons. Notre société est, à certains égards, une société malade et sous les apparences il faut trouver le mal réel, profond, tout comme le médecin qui ne considère la fièvre que comme un symptôme.

Le docteur Boigey écrit : « Au fur et à mesure de leurs progrès nos ancêtres cherchèrent d’abord à s’approprier les aliments, ensuite ce qui en fournit, c’est-à-dire la terre, les troupeaux, les armes plus tard, les choses utiles, enfin les choses agréables, presque aussi nécessaires que celles-ci, plus nécessaires même pour les civilisés. Cette succession de biens excita les désirs de l’homme et peu à peu une véritable jouissance fut attachée à leur possession. »

Cette explication est évidemment vraisemblable, mais est-elle vraie ? Ne nous faut-il pas, pour expliquer ce besoin, remonter à ces temps lointains de la préhistoire que Niceforo appelle « cette aurore magique qui éclaire, dans toutes les formes de sa survivance, notre vie civilisée d’aujourd’hui ». Ne trouverions-nous pas l’explication des origines de ce besoin dans l’un des