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coutumes individuelles, familiales, sociales. Ces obstacles à l’accroissement de la population ne peuvent être évidemment que de deux sortes :

1° Ils détruisent prématurément les existences ;

2° Ils empêchent les naissances.

A la première catégorie appartiennent les famines, les guerres, les meurtres de toute sorte, les épidémies, les occupations malsaines, le surmenage, la mauvaise hygiène, etc., tout ce qui se rapporte à la pauvreté, à la misère. Ce sont les obstacles répressifs. On peut les assembler sous ces deux chefs : homicide, infanticide.

A la seconde catégorie appartiennent la stérilité, la chasteté, l’avortement, les moyens d’empêcher la conception. Ce sont les obstacles préventifs. On peut les réunir sous ces trois rubriques : avortement, anticonception, chasteté.

L’action de l’un ou de plusieurs des obstacles de la catégorie préventive a-t-elle été quelque part assez puissante pour supprimer définitivement l’action des obstacles répressifs ? On peut à cette question, disent les malthusiens, répondre par la négative. L’examen des obstacles à la population dans les différents pays sauvages, barbares, pasteurs, civilisés, anciens et modernes, de même que la statistique, l’histoire, l’ethnologie, les relations des voyageurs montrent que jamais, nulle part, quelle qu’ait été leur puissance, les obstacles préventifs ne se sont suffisamment manifestés, qu’ils ont toujours laissé place à une action prépondérante des obstacles répressifs douloureux. Aujourd’hui, comme de tout temps, ces derniers détruisent un nombre effroyable de vies humaines. Le nier, selon les malthusiens, c’est nier les bas salaires, le chômage, la faim, les haillons, les taudis, la misère, c’est nier le prolétariat et ses revendications, c’est nier la guerre.

Le hasard préside aux mouvements de la population. Par l’ignorance et l’insouciance parentale, les hommes arrivent au jour dans une société pauvre, incapable de leur assurer les produits de première nécessité. Non que les humains multiplient tout à fait comme des animaux. A des degrés divers ils sont capables de prudence génésique, mais si, en cette affaire, une minorité fait intervenir la raison, des brutes en nombre immense s’abandonnent aux impulsions de leur appétit sexuel. La plupart des couples engendrent plus d’enfants qu’ils ne sont capables d’en nourrir et élever convenablement. L’immense prolétariat est fécond. C’est à sa pullulation qu’il doit sa misère et son nom.

La faculté reproductrice de l’espèce humaine donc, insuffisamment refrénée, suit sans difficulté toute augmentation de production, comble sans effort les vides produits par la mort. A un accroissement de subsistances correspond un accroissement supérieur de population. Par l’ampleur donnée à la culture, la foule humaine devient plus nombreuse, mais non pas moins pressée, mais non pas plus heureuse. Semblable à une barrière extensible, à un anneau élastique étreignant un faisceau, la production enserre à tout moment la population, la maintient dans sa limite avec une vigueur d’autant plus grande que l’accroissement humain tente avec plus d’énergie de la franchir. Serrés les uns contre les autres dans l’espace étroit où les enferme une force supérieure les hommes luttent, s’entre-déchirent, tandis que de nouveaux combattants naissent, occupent les places laissées par la mort, et maintiennent, avec la pression permanente sur la limite variable des subsistances, la misère, la douleur et le malheur, la cruauté et la haine. La cause initiale des souffrances humaines, que toutes les écoles socialistes et anarchistes attribuent uniquement à une organisation défectueuse des sociétés, réside ainsi avant tout, selon le malthusianisme, dans la puissance de l’instinct générateur.

Les malthusiens soutiennent en conséquence qu’on


ne peut pas plus faire de sociologie sans tenir compte de la loi de population, qu’on ne peut faire d’astronomie sans la loi de gravitation. Cette loi est, suivant eux, la cause originelle, occulte, puissante, de causes secondes plus apparentes, comme la propriété individuelle, la distribution inégale des richesses, l’autorité, etc., qui retiennent davantage l’attention et provoquent l’action généreuse des militants sociaux.

Il n’est guère possible ici de répondre à toutes les objections qui ont été faites à la loi malthusienne. En général elles appartiennent, dit le malthusien J.-S. Mill, à la catégorie des sophismes par ignorance du sujet. Ceux qui découvrent que l’expérience n’a pas confirmé la double progression géométrique de la population, arithmétique des subsistances, ou ceux qui formulent des lois particulières en remarquant par exemple que la population peut être plus nombreuse dans un pays où la terre est fertile et qui possède des avantages naturels que sur un sol ingrat, ne s’opposent pas au principe de population.

Les malthusiens n’ont jamais prétendu que la terre soit arrivée à sa plus haute puissance de production et ne puisse nourrir beaucoup plus d’habitants qu’il n’en existe aujourd’hui, ils ne soutiennent pas que la population ne puisse s’accroître par la culture de nouveaux terrains, par l’amélioration du sol, par une dépense plus considérable de capital et de travail, par l’intelligence et le labeur des habitants, par une sage économie de toutes les forces productives et de tous les produits, etc. Ce qu’ils disent, c’est que toute augmentation, par un moyen quelconque, des produits à consommer, a eu et aura pour conséquence, aussi longtemps que la reproduction ne sera pas fortement et généralement contenue, une augmentation correspondante de la population, et qu’ainsi le rapport entre les deux termes reste le même. Chaque vieille nation et la terre entière, demeurent à tout moment trop peuplées, non pas par rapport à la surface, mais par rapport aux produits disponibles. Il en fut ainsi à chaque époque en général, à un degré plus ou moins grand, depuis les débuts de l’humanité.

Parmi les adversaires de la thèse malthusienne il faut retenir le philosophe anarchiste Kropotkine qui s’est efforcé de prouver que la surpopulation, c’est-à-dire le trop-plein de population par rapport à une production agricole donnée, est une absurdité aussi bien en ce qui regarde le présent qu’en ce qui concerne l’avenir. Il s’est attaché à démontrer qu’on peut faire de merveilleuses récoltes sur des espaces restreints, qu’on peut obtenir par exemple toute la nourriture nécessaire annuellement à un homme sur une surface bien cultivée et fertilisée de 200 m2. Une simple multiplication lui permet d’affirmer que le territoire cultivable d’un pays comme l’Angleterre ou la France pourrait nourrir sans importation des centaines de milllons d’habitants.

Il n’y a pas, selon les malthusiens, d’argument plus fallacieux et au demeurant plus ridicule que celui-là : « On éprouve, dit l’un d’eux, quelque humiliation à la pensée qu’il a pu faire les délices d’une multitude de publicistes et de journalistes bourgeois ou libertaires. Mais ce n’est qu’une illustration de plus de cette vérité qu’un esprit généreux peut être en même temps un esprit faux. »

La quantité de matière fertilisante répandue sur un are ou deux ares peut être facilement trouvée chaque année, mais celle qui est nécessaire pour fertiliser les millions d’ares cultivables de pays comme la France, l’Angleterre, l’Allemagne, ou la Russie, etc. n’est pas disponible, elle est déficitaire. Il n’y a pas assez de produits fertilisants pour généraliser les méthodes de culture intensive.

William Crookes a démontré il y a quarante ans que ce problème de l’insuffisance des matières fertilisantes, des nitrates entre autres, devenait de plus en plus urgent, qu’il agirait sur la situation des masses