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humaines, que la réduction des exportations de l’Amérique du Nord, où les terrains neufs abondent cependant, et la hausse du coût de la vie se feraient sentir de plus en plus. Kropotkine n’a même pas fait allusion au travail de l’éminent physicien anglais. A la vérité, sir William Crookes pense qu’on pourrait conjurer le péril, au moins un certain temps, par la synthèse chimique des nitrates. « Il n’est pas loin d’être insensé, de la part du prince Kropotkine, de se lancer dans la démonstration des possibilités infinies de production des subsistances sans tenir compte de l’opinion de Crookes. Il lui faut se souvenir que chaque fois qu’il accroît la récolte du blé d’une tonne il doit trouver, pour qu’il en soit ainsi, 20 kilogrammes au moins de nitrogène utilisable et indiquer comment il peut obtenir le total de matière fertilisante nécessaire. Nous n’ignorons pas que certains agriculteurs estiment qu’il y a environ 500 kilogrammes de nitrogène et 400 kilogrammes d’acide phosphorique présents, par are, dans les vingt premiers centimètres de profondeur d’un sol moyen. Mais il appert que tout cela n’est pas disponible pour l’assimilation immédiate par les plantes et ne doit le devenir que graduellement, suivant une lente progression, justifiant, en fait, l’accroissement arithmétique des subsistances que Malthus suggérait. »

Si Kropotkine avait lu W. Crookes, ajoute le Dr Drysdale, nul doute qu’il se serait rallié à ce physicien quand il déclare que si la puissance électrique du Niagara, était appliquée à la synthèse des nitrates, elle pourrait pourvoir à l’accroissement de la population mondiale pour des années à venir. Mais il faut dire que William Crookes a pris une estimation trop faible des possibilités d’accroissement de l’espèce humaine. Il ne s’agit, dans sa pensée que d’un accroissement lent, au taux actuel, accroissement maintenu par le célibat, la restriction volontaire, l’avortement et la perpétuelle sous-nutrition. Au fait, en application de l’idée de Crookes, les mines qui produisaient de l’acide nitrique ou du nitrate de calcium, donnaient, en 1912, selon le Dr Ch.-V. Drysdale, pour une force de 200.000 H. P. une production annuelle de 60.000 tonnes d’acide nitrique et de cynamide de calcium, c’est-à-dire pas mème le centième de ce qui est nécessaire pour maintenir la récolte anglaise à son taux actuel. « Quoique des merveilles puissent être encore accomplies dans l’avenir, dit encore le Dr Ch.-V. Drysdale, la raison peut-elle admettre que ces merveilles arrivent à pourvoir à un doublement de la population mondiale seulement tous les trente ans ? »

Pour tenir tête à un accroissement comme celui que ne craint pas d’envisager Kropotkine, il faudrait qu’immédiatement les récoltes soient portées à plusieurs fois (peut-être trois ou quatre fois) ce qu’elles sont aujourd’hui et périodiquement accrues au même taux.

Il est étonnant que les théoriciens qui combattent Malthus ne soient pas frappés du peu de progrès réalisés depuis qu’il s’agit de culture intensive. Il est étonnant aussi que des anarchistes imbus des idées de Kropotkine ne se soient pas mis à la besogne pour démontrer l’excellence de ses vues, même sur de petits territoires. Le peu de renseignements qu’on peut avoir sur les colonies agricoles socialistes ou anarchistes, en France ou en pays lointains, tendent à démontrer qu’il n’est pas aussi facile d’accumuler les récoltes en grange que de les amonceler sur le papier. La pratique journalière agricole, même celle qui s’inspire des essais de laboratoire, atténue considérablement les exagérations des cultivateurs en chambre. Il est en outre tout à fait puéril de s’imaginer que les agronomes, que les propriétaires et les fermiers soient, de parti pris, hostiles à toute agriculture scientifique. L’intérêt est un motif puissant d’action. Si les procédés dont fait état Kropotkine étaient facilement applicables, s’ils donnaient à


coup sûr les résultats annoncés, ils seraient vulgarisés depuis longtemps.

Il y a aussi, parmi les adversaires des malthusiens ceux qui les invitent à envisager les progrès futurs, à compter par exemple sur la fabrication industrielle des aliments. Leur objection appartient aussi, selon les théoriciens malthusiens, à la catégorie des sophismes par ignorance du sujet. Les pastilles azotées de Berthelot ne pourraient vaincre qu’un moment la difficulté. Leur fabrication, l’intervention aussi de la radio-activité, ou même simplement la fabrication industrielle d’engrais azotés puisés dans l’air, reculeraient simplement fort loin la limite de l’enclos qui nourrit les hommes, mais ne produiraient qu’une amélioration temporaire dans leur situation, à moins que n’interviennent les obstacles préventifs.

Or, les pastilles que Berthelot promettait, il y a près de quarante ans, n’existent pas encore et si la synthèse ammonicale et la radio-activité promettent, elles ne nous font pas encore tenir. Rien de tout cela ne nourrit présentement les milliers et les milliers d’hommes auxquels l’agriculture, et même l’industrie, manquent à pourvoir.

La loi malthusienne est universelle et perpétuelle. Les facultés de reproduction de l’homme, et les facultés de productivité du sol sont facultés naturelles, générales, permanentes. A supposer que la pression de la population sur les subsistances cesse par l’effet d’une action concertée, judicieuse, réglant la marche de l’accroissement humain sur celle des subsistances disponibles, la loi de population n’en régirait pas moins virtuellement l’humanité comme la loi de la chute des corps régit l’avion qui vole.

Tel est le principe. Et les malthusiens combattent la croyance générale que la terre donne aujourd’hui assez de moissons pour nourrir abondamment et les vivants et tous ceux qui peuvent être appelés au monde. L’affirmation suivant laquelle il y a constance d’excédents de produits, l’affirmation que la quantité d’aliments récoltés dépasse de beaucoup les nécessités de la consommation est fausse pour eux. Dès qu’on calcule, tout montre, suivant eux, au regard de la population, pénurie permanente de subsistances et de capitaux.

Deux faits s’élèvent, disent-ils, contre l’idée vulgaire de la surabondance d’aliments : le coût élevé de la vie, la spéculation. Un surcroît de denrées devrait, par l’action de l’offre et de la demande, entraîner leur bon marché. Or, le coût de la vie fut toujours très élevé. Il y a donc insuffisance d’aliments. Quant à la spéculation, elle ne peut se manifester que sur les produits peu abondants. Puisqu’elle existe sur ceux du sol, sur les céréales, la viande, les œufs, le beurre, les légumes, sur la nourriture enfin, et sur des produits primordiaux comme le charbon, l’essence, la laine, le coton, le cuir, etc., puisque cette spéculation s’intensifie dans les années de récolte ou d’extraction médiocre ou mauvaise, la surabondance d’aliments et de produits du sol est un mythe. Les falsifications, les succédanés, les aliments de remplacement, peuvent être aussi considérés comme des preuves de pénurie.

Il est certain que ces déductions ne peuvent suffire à convaincre une opposition qui, tout en refusant d’aligner ses chiffres, en réclame de ses adversaires. On ne peut considérer comme ayant une valeur la brochure Les Produits de la terre, attribué à Élisée Reclus et qui gavait les hommes de toutes leurs récoltes et de toute la viande de leur cheptel, sans réserver pour l’ensemencement, la nourriture des animaux, l’industrie, etc., les quantités nécessaires. Aussi les malthusiens ont-ils été conduits à fournir une évaluation statistique des produits du sol opposée à celle de la population. Dans Population et Subsistances, l’un d’eux, Gabriel Giroud, utilisant les chiffres fournis par les statistiques officiel-