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tion », mais comme elle ne pouvait être dispensée qu’une seule fois dans le cours de l’existence, l’auditeur n’avait généralement recours au parfait qu’à l’article de la mort.

L’albigéisme régnait en maître dans tout le Languedoc ; il comptait seize églises ou diocèses dont les principaux se trouvaient dans la région qui s’étend entre les Cévennes, les Pyrénées et la Méditerranée. Il y avait des évêques cathares et on a même prétendu, sans preuves, qu’il a existé un pape cathare. À Toulouse, les catholiques en étaient réduits ou peu s’en faut à se cacher. Le pape Innocent III organisa une croisade contre les Albigeois et appela les seigneurs du nord de la France à y prendre part. « Il faut que les malheurs de la guerre ‒ écrivait Innocent III, 1207 ‒ les ramènent à la vérité ». Cette guerre fut sauvage, atroce. Elle débuta par une boucherie à Béziers (1209) ; les Français du Nord exterminèrent la population : dans une seule église, ils égorgèrent sept mille personnes, des femmes, des vieillard, des enfants ; après quoi, Béziers, mis à sac, fut totalement détruit par l’incendie. Dix ans plus tard, de semblables horreurs se répétèrent à Marmande, et de sang-froid : « on tua, dit un contemporain, tous les bourgeois avec les femmes et les petits enfants ».

Vingt ans durant, le Midi fut mis à feu et à sang, sans que l’hérésie cessât de subsister. Pour achever de la détruire, le concile de Toulouse, en 1229, créa les inquisiteurs de la foi, dont les moines Dominicains assumèrent la charge. Le roi de France reçut comme récompense de l’assistance prêtée à l’Église le comté de Toulouse.

Quant aux cathares, force leur sera de se dissimuler désormais ; ils cessent d’être un danger pour l’Église, dans tous les cas. Après le xive siècle, on n’en trouvera plus guère. S’il en existe encore, c’est vraisemblablement en pays slaves ou aux États-Unis. ‒ E. Armand.


MANIE. n. f. (grec mania, folie). Manie est un des plus vieux mots de la médecine mentale. On le trouve employé par les plus anciens médecins de l’Antiquité : Hippocrate, Celse, Galien, etc. Comme la matière elle-même à laquelle se rapporte le mot, sa signification a varié à l’infini. Encore utilisé par les aliénistes d’il y a un siècle comme Pinel, Esquirol, Marc et tant d’autres pour signifier tout uniment la plupart des formes de la folie, surtout celles qui s’accompagnent d’un désordre considérable dans les pensées et dans les sentiments, d’agitation, d’excentricités incohérentes, il a été peu à peu restreint exclusivement à une seule forme mentale caractérisée par un désordre général des idées et des sentiments. Il est encore utilisé aujourd’hui dans la description des maladies du cerveau (voir Psychiatrie). J’en donnerai une idée sommaire.

Le maniaque se présente aux yeux de l’observateur comme un malade en proie à une agitation incohérente, agitation portant sur les paroles et sur les gestes. Il représente le fou tel que l’imagination vulgaire se l’imagine : un être gambadant, criant, faisant des discours sans aucune suite à la cantonade, le vêtement dans un désordre absolu, souvent malpropre et déchiré, violent par simple brusquerie sans y mettre la moindre méchanceté intentionnelle, manifestant par son attitude les états émotionnels les plus variés et les plus opposés, d’une minute à l’autre : colère, raillerie, gaîté ; religiosité, mégalomanie, érotisme. Le geste est en rapport avec l’état d’âme momentané, ce qui fait du maniaque une sorte de cabotin jouant tous les rôles possibles avec une rapidité de cinéma. Dans le fil des discours on ne saurait remarquer la moindre association logique ou rationnelle. Une idée naît d’un regard, d’une sensation et la succession en est si rapide que le malade n’a pas même le temps de former une phrase compréhensible. Mettez tous les mots du dictionnaire dans une


boîte agitez-les et sortez-les les uns après les autres à la queue leu-leu, vous avez l’image des discours du maniaque, et en même temps des idées.

Cet état a quelque chose d’impressionnant bien qu’il ne soit qu’un orage, un tumulte, une tempête, et ne corresponde pas à une destruction profonde et définitive du fonctionnement cérébral. Il ne s’accompagne pas de fièvre, Il dure parfois fort longtemps, des mois et même des années sans qu’on ait le droit de dire qu’il ne guérira pas. Dans certains moments d’accalmie, si l’on interroge le malade, on s’aperçoit, que son intelligence est toujours aussi vive, la mémoire est intacte et, lorsque le maniaque guérit, il a une souvenance parfaite de tout ce qui s’est passé ; il ne perd pas la notion des traitements qu’on lui a fait subir, ni des violences qu’il a pu subir de la part d’agents inhumains.

L’internement de ces malheureux s’impose naturellement à raison du désordre où ils vivent et où ils plongent tout ce qui les entoure.

Telle est la manie aiguë. Il lui arrive de devenir chronique, quand les facultés s’affaiblissent, alors les malades sont plongés pendant de longues années dans un état de déchéance où ils n’ont presque plus rien d’humain, vivant dans la saleté, dans le gâtisme, couverts d’oripeaux burlesques. La manie ne tue point. On voit de vieux maniaques de 70 ans. Leur mort est accidentelle et due aux seuls progrès de l’âge.

Il me faut mentionner cependant une autre variété de manie extrêmement fréquente, tout en conservant les caractères ci-dessus décrits, c’est la manie intermittente. Si beaucoup de maniaques n’ont qu’un seul accès de manie dans leur vie ; il en est d’autres chez lesquels il y a récidive et les récidives sont parfois si fréquentes que les malades ont très peu de vie libre. Dans d’autres circonstances, on voit la manie alterner avec la mélancolie. Le contraste est frappant. Très vite, presque du jour au lendemain, on voit le maniaque se calmer et tomber dans un état de tristesse absolue avec mutisme complet, inertie, refus de s’alimenter, etc. Puis, après des mois ou des années de dépression, voici que l’agitation recommence pour redevenir mélancolie. Elle est ce qu’on appelle la folie circulaire. Elle n’est en somme que l’exagération des états émotionnels que nous subissons tous dans le cours de la vie où se succèdent sans désemparer des humeurs joviales ou tristes suivant les contingences où nous sommes mêlés.

Autres manies. — Le mot de manie a une autre acception, plus commune, plus populaire, non moins importante que la précédente, du pur point de vue de la psychologie. On désigne par là certaines habitudes devenues inconscientes, comme les tics, variables de fréquence et d’intensité, que l’on acquiert tout doucement sans s’en apercevoir et dont on se débarrasse avec plus ou moins de peine. Nous sommes tous des tiqueurs parce que nous sommes tous des imitateurs, sorte d’état simiesque qui ne fait que reproduire la grande loi du mimétisme à laquelle sont assujettis tous les êtres vivants.

Le propre de ces « manies » est de s’installer sournoisement, de s’incorporer au psychisme sans qu’il en soit apparemment troublé, de se reproduire avec un parfait automatisme. Pour en prendre conscience il faut le vouloir ou y être invité et alors on se heurte aux difficultés du « pli pris » pour se guérir. Il y a des manies ridicules, qui sont uniquement affaire de mode, dont les gens intelligents, sérieux et avides de tuer toutes les servitudes se débarrassent avec un léger effort, mais il est d’autres maniaques qui subissent sans protester la tyrannie pendant toute leur vie sans faire le moindre geste pour récupérer leur liberté. Il faudrait des volumes pour retracer et critiquer toutes les manies (geste, toilette, costume, ritualisme religieux ou laïque, reproduction automatique « parce que cela s’est toujours