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organisé et équitablement partagé ‒ fortifierait leur corps (comme un sport quelconque) et les préserverait de cette dégénérescence rapide qui est aujourd’hui le fléau de ceux qui se sont imprudemment débarrassés du travail musculaire aussi bien que de ceux qui sont écrasés par un travail disproportionné.

Un partage juste du travail physique non seulement ne supprimerait pas les hommes de génie, mais, au contraire, il donnerait enfin la possibilité de se développer aux talents de tous ceux qui, quoique bien doués, commencent et finissent leur vie, aplatis contre la terre par de lourds préjugés et par de dures conditions matérielles et qui n’osent ‒ ou n’ont le loisir ! ‒ lever leur regard au ciel…

Ce n’est qu’un seul Beethoven, un seul Spinoza sur dix qui peut, qui ose, dans le milieu social actuel, développer son talent et devenir ce qu’il doit être, tandis que les neuf autres succombent sous le poids d’injustices et de préjugés sociaux… Mais une juste répartition du travail ouvrirait enfin la tombe et briserait enfin le cercueil, dans lequel sont enterrés vivants tant de talents, tant de possibilités !

À la houillère, où je travaille, parmi les hommes âgés qui m’environnent, il en est que j’ai remarqués jadis, les uns, pour leurs dispositions musicales, les autres pour leur esprit clair et puissant, en qui j’ai noté le germe des dons les plus différents. Mais la vie qui devait les ouvrir les a anéantis. Là, ce sont les circonstances de la détresse familiale, ici les longues et pénibles journées et la misère qui les ont pris pour un lourd labeur manuel et éloigné des études, qui ont brisé ou étouffé leur essor, qui ont refermé cette fleur de l’activité intellectuelle qui ne demandait qu’à s’épanouir…

Et pourtant, qui voudrait affirmer qu’il n’y avait pas parmi eux des Newton, des Spinoza, des Beethoven ? Et si, dans le temps de leur jeunesse, à l’âge où s’affirment les facultés, leur travail eût été partagé par ceux de ces jeunes bourgeois quelconques, qui, grâce à leurs privilèges sociaux, ne faisaient rien ou bien faisaient semblant (avec un air grave) de faire quelque chose ; et si, ainsi, ils eussent obtenu la possibilité de disposer librement d’une partie considérable de leur journée, qui sait de quelles valeurs (littéraires, philosophiques ou scientifiques) se serait encore enrichie notre vie…

De cette génération, qui déjà appartient davantage au passé, transportons maintenant le regard vers ses enfants. Si, en pensant à eux, je désire ardemment un tel changement dans les habitudes sociales, qui transférerait une partie de ces longues journées, par lesquelles était écrasée l’âme de leurs pères, sur les épaules de ceux qui dégénèrent à cause de leur oisiveté, est-ce que je suis un ennemi ou un ami de l’art et de la science ?

Dans la cité ouvrière où j’habite, j’observe beaucoup d’enfants appartenant aux familles ouvrières. Je les compare aux enfants de familles riches, que j’ai quelquefois l’occasion d’observer autre part, et je me demande toujours sur quoi sont fondées ces assertions étranges ou plutôt atroces, qui prétendent que les premiers sont faits pour passer leur vie au fond des mines, auprès des fours d’usines, dans les cités ouvrières couvertes de fumées, etc…, et les deuxièmes pour passer la leur dans les ateliers artistiques, dans les laboratoires, dans les rédactions, dans les bureaux (sinon au Monte-Carlo, à la Riviera, à Montmartre).

Si le talent, le génie méritent souvent, ont besoin quelquefois d’être placés dans des conditions spéciales, il faut tout de même commencer par une telle organisation et répartition du travail, qui permettrait à tous les germes ‒ faibles et tendres ‒ de dons, de talents différents de percer la croûte dure de la vie, de pousser et de prendre racine…

Et puis une juste répartition du travail manuel contribuerait beaucoup à purifier le « temps de l’Art », où une quantité considérable de « marchands » et de


« prostitueurs » se réfugient rien que pour se sauver de la nécessité de gagner leur pain par un travail plus dur… Parmi les ouvriers aussi il se fait maintenant un grand effort pour quitter les usines, les ateliers, les mines et pour s’emparer d’une petite profession libérale, bourgeoise, qui éloignerait les rares « veinards » de ce terrible spectre qu’est pour eux le travail physique. Puisque on parle toujours d’une vie ‒ légale et « bonne », à ce qu’on dit ‒ qui permet toujours de rester bien propre, de ne pas avoir les mains calleuses, de ne pas courir mille risques et périls dans les mines et les fabriques, de ne pas arriver au désespoir à cause de la monotonie de leur besogne, etc…, etc… puisque on parle constamment de tout cela ils n’ont qu’un seul rêve : c’est de rompre le plus vite possible avec tout leur passé et de ne plus retomber dans ce milieu ouvrier, auquel ils ont eu le « malheur » d’appartenir…

Quand j’aspire à une organisation du travail manuel qui répartirait les exigences actuelles de la nécessité, assurerait la possibilité de se débarrasser de certaines peines en se réfugiant, les tâches dures achevées, dans le « temple » réconfortant de l’art et de la science, suis-je un ami ou un ennemi de ce temple ?

Enfin, je crois que l’acceptation du travail manuel par tout le monde établirait un contact entre les masses populaires et les intellectuels, duquel ne pourrait sortir qu’une quantité infinie de conséquences salutaires. D’un côté il y a dans la vie un tas de choses, que les intellectuels n’arriveront jamais à comprendre s’ils ne partagent jusqu’au bout, jusqu’à l’extrême la vie des masses laborieuses. Les livres, les théories, les expériences de laboratoires et les petites excursions dans les quartiers populaires ne peuvent leur apporter que des lumières incomplètes et insuffisantes.

Il faut que l’intellectuel, tout en gardant ses facultés « internes », devienne en même temps, un travailleur, un « prolétaire » afin que sa vue devienne capable de pénétrer plus loin qu’elle ne pénètre, quand il reste toujours dans sa coquille bourgeoise, en se berçant par la pensée présomptueuse qu’ « il sait déjà tout »… Pour que ses propres facultés, ses propres forces intellectuelles atteignent un plus haut degré de développement il est indispensable qu’il commence à travailler avec une pioche, un marteau, un burin ou une pelle. La pioche qu’il prendra entre ses mains rafraîchira, rajeunira ses pensées, qui languissent dans le cercle vieux et vicieux de l’existence bourgeoise. Tout cela n’enlèvera pas de sa vie ancienne ce qu’il y avait en elle de bon, de vrai, mais seulement y ajoutera des valeurs nouvelles.

Et de l’autre côté plus que jamais les masses populaires ont besoin qu’un fort courant intellectuel et spirituel soit introduit dans leur vie, qui, par sa monotonie et par le manque total d’intérêts « intérieurs » les étouffe ou les livre aux excès de désespoir, de jalousie et de haine. Au lieu de répéter aux masses qu’elles doivent accepter leur vie actuelle, comme la plus naturelle, ou que les plus énergiques doivent tâcher (en piétinant sur le dos des plus faibles) d’ « arriver à quelque chose », au lieu de tout cela il faut leur démontrer la possibilité de faire deux choses à la fois : de rester ouvrier et de s’élever intellectuellement et spirituellement toujours plus haut et plus haut. Il faut éveiller chez eux l’effort vers le rehaussement de leur dignité humaine dans toute son ampleur. Il faut leur apprendre à utiliser rationnellement leurs loisirs, au lieu de s’empoisonner dans les cafés et dans les bistrots, au lieu de s’avilir dans les vulgaires cinémas et dancings.

Grâce à la journée de 8 heures l’ouvrier est devenu un peu plus libre, un peu maître d’une partie de sa journée ; mais il faut lui apprendre à profiter immédiatement de cette petite libération, sinon… il s’ensuivra un égarement et puis un recul, une réaction.

Donc si d’un côté il y a quantité de choses que les