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par simple habitude. On l’applique toujours dans un sens très restreint, tout à faire conventionnel, purement empirique. Aussitôt sortis de ce terrain – immédiat, concret, mais très relatif, étroit et stérile – nous tombons dans le vide.

D’ailleurs, l’existence même du progrès, aussi bien dans la Nature que dans la vie humaine, est fortement contestée de toutes parts. « Le soi-disant progrès dans l’activité de la Nature est un non-sens. Certaines séries de phénomènes biologiques nous donnent cette illusion ; mais ce n’est qu’une illusion humaine due à l’évolution et à l’adaptation naturelles des organismes. Le progrès suppose un mouvement général, en ligne plus ou moins droite et continue, dans une direction donnée, vers un certain résultat à atteindre. Plus précisément, progrès – dans le sens du mot qui nous intéresse ici – signifie marche en avant, vers le mieux. Or, quelle « direction », quel « résultat à atteindre », quel « mal », quel « bien » ou quel « mieux » pourrait-on voir dans le mouvement perpétuel et circulaire de la Nature ? De toute évidence, il ne s’agit là que des transformations cycliques continuelles, sans aucune orientation, ni direction, ni tendance… » Telle est l’opinion très répandue sur le progrès dans la Nature. Et, quant à la vie humaine (individu, société, « culture », « civilisation » ), les avis négatifs sur le progrès dans ce domaine sont également très fréquents. Si, parfois, on est obligé d’admettre une sorte de progrès technique ou scientifique dans l’existence humaine – conquête croissante des forces de la nature par l’homme, par exemple –, nombreux sont ceux qui, d’une part, nient tout progrès moral ou social de l’humanité. Et puisque, d’autre part, les « conquêtes techniques et scientifiques » n’aboutissent, du moins jusqu’à présent, qu’à une dégénérescence physique (et peut-être aussi psychique) de l’humanité ; puisque, de plus, ces conquêtes sont mises surtout au service des instincts destructifs et dominateurs de l’homme, sans arriver à améliorer le sort des vastes masses humaines – nombreux sont ceux qui refusent de reconnaître même à ces conquêtes un caractère vraiment progressif.

Donc, toutes les questions se rapportant à l’idée du progrès – qu’est-ce que le progrès ? Existe-t-il dans la nature en général ? Existe-t-il dans l’évolution de l’homme ? Et ainsi de suite – restent, en somme, sans réponse nette. Et, cependant, assez multiples sont les faits qui, malgré tout, nous suggèrent cette idée et la maintiennent. Ces faits appartiennent surtout au domaine biologique et, spécialement, à celui de l’évolution humaine. L’idée et le terme existent. Intuitivement, on admet assez souvent la réalité d’un progrès, au moins relatif. Volontiers, on reconnaît à l’évolution de la vie (évolution des organismes, évolution de l’homme) un caractère « progressif », sans arriver, toutefois, à le préciser, sans réussir à rallier à cette opinion la totalité des suffrages.


Le progrès existe-t-il ? Si oui, en quoi consiste-t-il ? Peut-il être considéré comme une sorte de loi ou de tendance générale dans la Nature ? Est-il, au contraire, tout à fait relatif, inhérent à l’évolution des organismes seulement ? Ou, peut-être, seule la vie humaine en est bénéficiaire. Quel serait le véritable sens du progrès dans l’un ou l’autre de ces cas ? Comment pourrait-on démontrer son existence ? Comment pourrait-on le définir ?

Tel est le problème. Pour l’aborder utilement, il faut se demander : 1° Quelle est la raison pour laquelle il n’a pu encore être résolu ? 2° Quels sont les éléments indispensables à sa solution ? 3° Sommes-nous actuellement en possession de ces éléments ? Si oui, il faut les utiliser pour tâcher de résoudre le problème. Sinon, il faut s’appliquer à les rechercher.

À ces questions, nous sommes obligés de répondre


comme suit : 1° La raison primordiale de notre insuffisance quant au problème du progrès est l’ignorance totale des principes généraux qui régissent l’activité de la Nature. Nous ne connaissons pas les forces mouvantes principales de l’Évolution (voir ce mot). Les ressorts fondamentaux de l’évolution en général, de l’évolution de la vie, de l’évolution de l’homme nous restent toujours inconnus. Tant que nous ne connaîtrons pas à fond tout le mécanisme du processus évolutionniste – ses bases, son fonctionnement, ses effets –, nous ne pourrons pas établir la notion du progrès. 2° L’élément le plus indispensable à la solution du problème du progrès est la connaissance du principe fondamental et des forces mouvantes de l’Évolution. 3° Cet élément nous fait toujours défaut. Il faut donc commencer par le rechercher.

Ainsi, les premières questions posées nous mènent au cœur même du problème du progrès. On voit que ce dernier est étroitement lié à celui de l’Évolution. Il nous y conduit directement. Car, tant que nous ignorerons le facteur initial, les principes fondamentaux, les véritables forces motrices du processus du transformisme évolutionniste, il nous sera impossible d’établir scientifiquement la notion du progrès. La clef de l’énigme gît au fond du grand problème de l’évolution de la Nature, de la Vie et de l’Homme. Jusqu’à présent, ce furent – hélas ! – la religion et la métaphysique qui prétendaient posséder le monopole de tout cet immense domaine. Il est grand temps que la science s’en saisisse d’une façon définitive.


Si le lecteur veut bien se donner la peine de parcourir, dans cette même Encyclopédie, quelques-uns de mes rapides aperçus (voir Création, Biologie, Faim, Matérialisme historique), il entrera déjà dans le cercle de certaines idées dont il trouvera ci-dessous un bref résumé. (Il va de soi que je ne pourrai développer ici un sujet aussi vaste, exigeant un ouvrage spécial. Quelques indications, nécessaires pour arriver à certaines conclusions sur le progrès, suffiront.)

J’estime, primo, que le facteur primordial, la véritable force motrice de l’évolution dans la Nature, est une énergie spécifique que j’appelle « énergie créatrice ». Je dis que c’est une énergie spécifique en ce sens qu’elle représente une forme d’énergie sui generis, de même que d’autres formes d’énergie connues jusqu’à présent (énergies mécanique, thermique, électrique, chimique, atomique, psychique, etc…), avec lesquelles elle ne coïncide pas. Et, de même que ces autres formes d’énergie, je la suppose transformable (en d’autres formes), inhérente à la matière, inconsciente. C’est à cette énergie que l’univers, tel que nous le connaissons, doit son existence. C’est elle qui détermine l’évolution de la matière, c’est-à-dire un mouvement qui, loin d’être un simple déplacement chaotique uniforme, éternellement pareil, des parcelles de la matière, est un mouvement de transformations consécutives : mouvement varié, compliqué, accusant une certaine direction ou tendance suivie.

J’estime, secundo, que cette énergie créatrice – de même que les autres formes d’énergie – n’est pas répandue, dans l’univers, d’une façon égale et uniforme. Ses aspects, ses effets et, surtout, son intensité, sont variables. Pour des raisons encore inconnues, cette intensité commence à augmenter, et l’activité de l’énergie créatrice commence à s’accroître dans certains points de l’univers. C’est là que se produit alors ce phénomène – l’évolution – qui nous intéresse ici particulièrement. Un « monde » naît et se développe.

J’estime, en troisième lieu, qu’une fois commencé, dans tel ou tel autre point de l’univers, ce processus d’accroissement de l’intensité de l’énergie créatrice y continue. C’est cette tension continuelle et continûment