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certaines corvées. Au xive siècle apparaissent, en France et en Angleterre, les journaliers agricoles. Quant aux ouvriers, il en était – surtout dans les campagnes – qui demeuraient soumis au joug féodal. Mais la plupart travaillaient librement, dans de petits ateliers, au contact direct de leurs patrons. Les corporations se reconstituaient avec des règlements très sévères. Elles groupaient indistinctement patrons et ouvriers.

Tels sont les éléments divers de ce qu’on pourrait appeler le prolétariat du Moyen Âge. C’est essentiellement une classe d’hommes qui travaillaient de leurs mains, par opposition avec la classe qui prie (le clergé) et la classe qui combat (la noblesse). On y chercherait encore vainement la trace ou la manifestation d’un esprit collectif d’organisation et de lutte, ce que nous appellerions aujourd’hui un esprit de classe. Pendant des siècles, les paysans souffriront sans se plaindre des exactions des barons. Pendant des siècles, les ouvriers des villes seront brimés par leurs maîtres, soumis aux règlements tyranniques qui leur interdisent, par la production du chef-d’œuvre, de devenir patrons.

Cependant, dès le xvie siècle, se produisent ici et là des velléités de résistance. Des grèves éclatent en divers endroits et elles durent, malgré l’effort conjugué des patrons et des autorités civiles. M. Hauser, dans son Histoire des Classes Ouvrières, nous raconte la grève qui éclata, en 1539, parmi les typographes de Lyon. D’autres « trics » se produisirent au xviie et au xviiie siècle, afin d’obtenir un adoucissement dans la situation des ouvriers. Certaines atteignirent une grande violence et durent être réprimées par la force.

Le prolétariat contemporain. — Les origines historiques lointaines du prolétariat – telles qu’on vient de les déterminer – ne doivent pas faire oublier que la notion moderne du prolétariat est une donnée originale, ayant ses caractères propres et irréductibles. Le prolétariat moderne se présente à nous comme un complexe social essentiellement et organiquement différent de toutes les espèces sociales que nous venons de dénombrer, au cours de ce bref historique. Quels sont ces signes distinctifs ? Comment définir le prolétariat contemporain ? C’est à cette question que nous allons tenter de répondre en nous servant de deux séries de critères : les premiers, d’ordre économique ; les seconds d’ordre psychologique.

Le prolétariat moderne est-il né, comme on l’a dit, de la révolution industrielle du xixe siècle ? Le fait paraît assez contestable. Certains historiens ont fait observer, à cet égard, que la concentration industrielle, ayant pour conséquence la concentration de la main-d’œuvre, a précédé l’emploi des machines. Mr. Henri Sée, dans son livre sur les Origines du capitalisme moderne, a montré clairement comment le capital commercial, après avoir pénétré dans les campagnes et mis la main sur le petit atelier rural et domestique, a pu développer son offensive contre les artisans des villes et réussir à les faire tomber progressivement du rang de producteurs indépendants à celui de salariés.

Ce sont donc avant tout les besoins constants d’accaparement et d’expropriation ; c’est, plus simplement, la loi d’airain du profit capitaliste qui est à l’origine de la prolétarisation des masses jusqu’alors insoumises au capitalisme. Cette loi du profit sans cesse accru a donc amené le capitaliste à contrôler des secteurs de plus en plus vastes de la production et, par conséquent, à s’assurer une main-d’œuvre bien à lui et, pour ainsi dire, dans sa main. D’autre part, les besoins de la technique aboutissaient aux mêmes résultats. De bonne heure, et antérieurement à tout emploi de machines, de par les nécessités mêmes de la division du travail, on assiste à la concentration dans de


vastes ateliers et usines de tout le processus, jusque-là épars, de la fabrication. Dès le xviiie siècle, surtout dans l’industrie textile, on assiste à d’importantes concentrations de main-d’œuvre. À Louviers, quinze entrepreneurs groupent des milliers d’ouvriers. Il en est de même à Reims, à Troyes et à Paris.

Cependant, il est bien certain que l’introduction du machinisme va hâter une transformation déjà en voie de s’accomplir. Cette transformation est particulièrement visible en Angleterre où elle coïncide avec une concentration de la propriété foncière, amenant l’éviction brutale d’une masse de paysans hors des tenures transformées en pâturages, fournissant ainsi à l’industrie naissante une main-d’œuvre nombreuse et à bon marché. Pour être plus lente en France, cette prolétarisation de masses paysannes de plus en plus larges est un phénomène frappant dans la seconde moitié du xixe siècle, époque de la création des premières grandes usines, des chemins de fer, des bateaux à vapeur, de la grande industrie et du grand commerce. C’est l’époque où se crée un type nouveau de prolétaire, d’homme lié à la machine, d’esclave moderne d’un patron capitaliste. On a tout dit sur la misère physique et morale du prolétariat d’alors. Des enquêtes nombreuses, poursuivies en France et en Angleterre, ont mis en lumière l’épouvantable condition des ouvriers soumis à d’interminables journées de travail et ne recevant pour tout salaire qu’autant qu’il leur fallait pour ne pas mourir de faim.

Telle est bien l’origine du prolétariat moderne. Sans doute, et par sa misère même, est-il le descendant en ligne directe du prolétariat antique et moyenâgeux. Les historiens du temps peuvent insister sur cette filiation. C’est ainsi que Bazard, dans sa Doctrine saint-simonienne peut écrire : la condition respective où se trouvaient dans le passé les maîtres et les esclaves, les patriciens et les plébéiens, les seigneurs et les serfs… se continue à un très haut degré dans les relations des propriétaires et des travailleurs. Il n’en est pas moins vrai que le prolétariat moderne réalise un type nouveau d’exploités : les esclaves de la machine, déchus non seulement socialement, mais encore professionnellement. Le prolétaire d’aujourd’hui est, en effet, un travailleur dégradé. Proudhon a longuement insisté sur ce point… « La machine, écrit-il dans ses Contradictions Économiques, achève d’avilir le travailleur en le faisant déchoir du rang d’artisan à celui de manœuvre, car il en est d’une machine comme d’une pièce d’artillerie : hors le capitaine, ceux qu’elle occupe sont des servants, des esclaves. »

Il est inutile d’insister sur ce dernier caractère que, depuis lors, tous les historiens du travail ont mis en lumière, jusqu’en ces temps derniers où une réaction s’est produite en faveur de la machine. Il nous paraît plus important d’examiner quelle a été la portée sociale et politique du machinisme à travers l’évolution du prolétariat. Un premier point à noter est la force « agglomérante » du machinisme qui tend à constituer les immenses armées du prolétariat contemporain. C’est qu’en effet, pour que l’emploi des machines soit avantageux, il faut que celles-ci opèrent sur de grandes quantités de matière ou de produits. La machine pousse à la concentration industrielle en même temps qu’à la concentration capitaliste. D’autre part, en tuant toute concurrence de la part des petits producteurs, elle pousse à la disparition de ces derniers, accélérant ainsi le processus de prolétarisation que nous avons noté plus haut. Déjà, Pecqueur, dans son ouvrage Des intérêts du Commerce, avait signalé le phénomène… Ainsi, écrivait-il, grâce à l’emploi des machines, tout ce qui ne sera point capitaliste ira se ranger petit à petit parmi les travailleurs prolétaires.

Cependant, Karl Marx devait jeter sur toute cette histoire une lumière décisive. On peut dire, en effet, que