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ils opèrent une ristourne à la banque du cartel ; s’ils ne l’atteignent point, ils sont susceptibles de bénéficier d’une répartition des fonds constitués par les versements et ristournes, selon des modalités convenues et acceptées. Rappelons ici que le Cartel de l’Acier faillit se dissoudre, après quelques mois de fonctionnement, du fait que les adhérents allemands, ayant dépassé leur quantum d’exportation, prétendirent ne pas verser les sommes énormes qui leur étaient réclamées statutairement. Il fallut bien leur accorder une majoration de tonnage et une très forte diminution de la redevance. »

Dans le domaine financier, les ententes internationales sont beaucoup plus fortes, beaucoup mieux organisées. Maîtresse du globe, la haute banque contrôle la majeure partie de la production industrielle mondiale ; un président de république, un roi paraissent peu de chose à côté d’un Morgan, d’un Finaly ; et la mort d’un Lœwenstein ou d’un Kreuger a des répercussions beaucoup plus graves que la disparition d’un souverain. Ce n’est pas, comme on le croit, dans les parlements ou les présidences du conseil que sont les potentats modernes : ils sont à Wall Street, dans la cité de Londres, à la bourse de Paris, de New-York, de Rome et des autres grandes capitales. Mais cette royauté est instable ; elle peut s’écrouler soudainement, alors que l’État dure et ne perd jamais ses griffes, même lorsqu’il les rentre et fait patte de velours. L’humble fonctionnaire, souple et mielleux devant le banquier tout-puissant, change brusquement d’attitude quand la débâcle arrive. Dégrisés, beaucoup s’aperçoivent alors que s’ils commandèrent en maîtres, c’est parce que l’État, cette puissance plus formidable que le capital, les protégea et les soutint. Gualino, qui finança les entreprises de Mussolini avant de sombrer avec Oustric, a décrit ses impressions quand on l’emprisonna : « Bien que je fisse tous mes efforts pour réagir contre le désarroi où me jetait cet incroyable événement, j’en éprouvais une impression et une émotion indicibles. Quelques heures auparavant, je m’occupais encore de mes employés ; j’étais à cent lieues de penser que, soudain, dans la nuit, on me conduirait en prison. Ah ! Ces verrous continuellement ouverts et refermés, ce cliquetis de clefs, ces longs corridors silencieux et noirs ! On me laissa dans une pièce obscure, partagée en deux par une voûte basse et profonde ; la page blanche d’un gros registre, ouvert sous la lumière électrique, répandait dans l’ombre des reflets clairs. Deux personnes : un scribe et son aide – un détenu – occupaient la pièce ; c’est à peine si, dans l’ombre, je pouvais les entrevoir. J’attendais ; le silence de tombe, qui régnait depuis un bon moment, fut interrompu tout à coup par le détenu : « La dernière personne que je me serais attendu à voir ici, dit-il, c’est bien vous, monsieur le Commandeur. » On me fit répéter mes nom et prénoms comme si on les ignorait. Quand les autres formalités usuelles eurent été faites et le registre signé, je dus subir l’acte le plus humiliant de mon existence : la fouille. Pourtant, je ne manifestai pas ma révolte avec autant de vivacité qu’on aurait pu le supposer : je fus pris d’un découragement inexprimable. Je dus me déshabiller dans l’humidité de la nuit, devant un inconnu ; il fouilla minutieusement chacune de mes poches, toutes mes doublures ; il m’enleva les lacets de mes chaussures, mon faux-col, mes jarretelles, mes bretelles, mes crayons, mon papier ; il me priva de tout… Devant un geôlier qui vous tâte et vous déshabille, assisté d’un autre qui attend avec son trousseau de clefs brillantes accroché à sa ceinture, tous deux indifférents et étrangers, vous n’êtes plus un homme, mais un simple numéro, vous avez la sensation d’être une pauvre chose : une feuille à la merci du vent, une molécule humaine écrasée par le destin. »

Gualino, dont le nom rayonnait dans le monde de la finance, qui faisait faire antichambre aux


plus grands personnages, s’aperçoit brusquement qu’il n’est rien devant un policier muni d’un mandat d’arrêt.

Pareil au père qui mange ses enfants, l’État, protecteur et soutien du capitalisme, sacrifie les banquiers trop impopulaires ou trop compromis, afin de sauver l’institution. Ce qu’il veut, c’est maintenir à tout prix une propriété qui n’est qu’une expropriation forcée des véritables producteurs, c’est conserver, grâce à la loi, un régime qui dépouille la masse des travailleurs au profit d’une poignée de parasites. Ne nous étonnons pas que la haute finance se montre, en période électorale, d’une largesse royale à l’égard des candidats députés ou sénateurs qui, secrètement, promettent de soutenir ses intérêts. Et elle accepte que ses larbins parlementaires se badigeonnent en rouge vermillon, qu’ils affirment des programmes révolutionnaires et crient haro sur les bourgeois, afin de mieux piper les voix des électeurs. Elle sait que, souvent, ses meilleurs chiens de garde se recrutent parmi les partisans de la IIe ou de la IIIe Internationales. En France, nul n’ignore que la caisse de l’Union des Intérêts Économiques, alimentée par les versements des grands consortiums industriels, commerciaux et financiers, dépense des sommes fabuleuses, à chaque renouvellement de la Chambre des députés. Après le triomphe des cartellistes, en 1924, on fit mine de vouloir poursuivre Billiet, qui s’était chargé de distribuer une part du gâteau à chacun ; mais les députés compromis n’étaient pas tous de droite ; tant de radicaux et de socialistes avaient profité de l’arrosage, qu’on renonça, bien vite, à percer le mystère dont s’entourait le corrupteur, chargé de l’achat des consciences par les seigneurs de la haute banque. Aussi est-il dans la logique des choses que les lois fabriquées par les parlementaires favorisent les vols quotidiens des possédants capitalistes, mais frappent sans pitié le pauvre qui dérobe au riche de quoi ne pas mourir de faim.

Dans son admirable livre La Douleur Universelle, il analyse avec pénétration les causes de l’injuste souffrance des pauvres, Sébastien Faure l’a dit : « Étrange filiation de toutes choses en ce monde : le vol d’en haut enfante le vol d’en bas ; la richesse des uns fatalise la mendicité des autres. Ne faut-il pas qu’il y ait des mains pleines de louis pour qu’il y en ait d’autres implorant un sou ? Les premières s’ouvrent pour donner, les autres se tendent pour recevoir. Pourra-t-il au moins voler et mendier en paix, ce paria ? Non ! La loi qui, consacrant et sanctionnant l’organisation sociale, fait infailliblement des vagabonds, des mendiants et des voleurs, la loi dispose de gendarmes et de policiers pour arrêter ces hommes dangereux, de magistrats qui les condamnent, de prisons qui les enferment. Et quand, une fois, une seule, la dure main des premiers s’est abattue sur le collet du délinquant, quand une seule fois, la voix blanche du président a prononcé l’arrêt de condamnation ; quand une seule fois, les portes de la prison se sont fermées sur ce criminel, tout retour en arrière lui est interdit, tout relèvement rendu impossible. Les Jésus modernes ne ressuscitent pas les Lazare de la pauvreté, pas plus qu’ils ne réhabilitent les Magdeleine de la prostitution. »

On a tenté, il est vrai, de légitimer le régime actuel en considérant la propriété comme une extension normale de la personnalité humaine, en la ramenant au droit qu’a chacun de disposer du fruit de son travail. Mais, nous l’avons déjà dit, le travail n’est même pas énuméré parmi les moyens d’acquisition de la propriété, soit par les lois anciennes, soit par les codes modernes ; et un examen des rapports actuels entre la propriété et le travail démontre, sans contestation possible, que la formation du capital s’opère non en vertu de l’épargne, mais grâce à la plus-value que l’entrepreneur perçoit sur le labeur de ses ouvriers ou à l’intérêt que le rentier prélève, sans faire œuvre