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toujours plus loin et sans arrêt — que le progrès indéfini.

Mais il est indispensable que, avant tout, la voie soit ouverte et, pour qu’elle le soit, il faut briser les obstacles qui l’obstruent. Ces obstacles sont, nous le savons, les obstacles de nature politique que rassemble l’État et les obstacles de nature économique que réunit le Capitalisme. Ces deux groupes d’obstacles ne peuvent être écartés que par l’effort victorieux des masses opprimées par l’État, et exploitées par le Capitalisme. Briser, détruire à jamais ces obstacles, c’est là, au premier chef, l’œuvre révolutionnaire ; mieux : c’est la Révolution même.

Un tel résultat — imbécile qui ne le conçoit — présuppose une période préparatoire dont nul ne peut fixer la durée, mais dont il est raisonnable de prévoir qu’elle embrassera un certain temps. Quand, d’une part, le gâchis politique, l’incohérence économique et les débordements scandaleux des classes dirigeantes auront mis le comble à l’indignation populaire ; quand, d’autre part, l’éducation des travailleurs aura porté leur compréhension au point où ils auront conscience et de l’incapacité de la classe bourgeoise et de la capacité de la classe ouvrière ; quand le prolétariat aura renforcé son organisation, multiplié et fortifié ses groupements de combat ; quand, enfin, il se sera entraîné à l’action par une série de luttes : grèves, émeutes, agitations de toute nature allant, en certains cas, jusqu’à l’insurrection ; alors, il suffira de la goutte d’eau qui fait déborder la coupe pour que la révolution éclate.

La voilà la véritable « période transitoire » . Elle n’e autre que la période préparatoire ; elle commence au moment où l’État et le Capitalisme, ayant atteint, dans leur marche évolutive, leur apogée, entrent dans la phase du déclin, s’affaiblissent graduellement, non seulement par le fléchissement auquel est soumis tout mécanisme atteint par l’usure, mais encore par suite du développement progressif des germes de mort qui l’envahissent, tandis que parallèlement, synchroniquement, s’élaborent et se fortifient les formes enbryonnnires du nouvel organisme social.

Qui oserait soutenir que, en ce qui concerne le Capitalisme et l’État, cette phase du déclin n’est, pas d’pres et déjà ouverte ? La crise sans précédent et sans égale que traverse le monde contemporain, crise politique, économique, intellectuelle et morale, crise qui atteint les sources de vie et paralyse les activités les plus nécessaires, crise qui s’étend au monde entier et frappe plus gravement que les autres les pays où le Capitalisme est le plus développé et l’État le plus solidement assis ; cette crise ne porte-t-elle pas en elle la révélation d’un monde vieux, quelque peu caduc déjà et qui marche à grands pas vers sa fin ? De cette crise elle-même, des traits spéciaux qui la caractérisent, des ravages qu’elle exerce, des misères qu’elle engendre, des contradictions aussi absurdes que criminelles dont elle porte la marque, du renversement de la table des valeurs qu’elle détermine, des paniques qu’elle suscite, des faillites qu’elle entraîne, des ruines qu’elle provoque, de la débâcle générale qui en est la suite, que n’a-t-on pas déjà dit et que ne dira-t-on pas encore ? Les finances des États les plus puissants et justement considérés comme les plus gorgés de richesses sont sur la pente de la banqueroute, le gâchis politique est porté à son comble, les monarchies s’écroulent, les républiques chancellent, le fascisme, triomphant ici et là, promène un peu partout son masque hideux de terrorisme sanguinaire ; le régime bancaire, industriel et commercial est menacé d’effondrement ; des millions et des millions de sans-travail, spectres blêmes et amaigris errent en bandes affamées ; partout et en tout s’avèrent, odieuses, intolérables, les conséquences d’une situation politique, économique, intellectuelle et morale de jour en


jour plus catastrophique. L’humanité est aux bords du gouffre.

Telle est, actuellement, la situation que j’aurais pu, sans tomber dans l’exagération, dramatiser bien davantage ; tel est le stade auquel sont parvenus, en 1933, le Capitalisme et l’État. Cette situation ne peut se prolonger bien longtemps et, dans son ensemble, elle pose, en termes sans ambages un problème qui exige une solution à court terme. La phase dans laquelle nous nous trouvons ne peut être de longue durée. Le problème appelle, de toute urgence, une solution ; cette solution ne peut être raisonnablement et humainement qu’une transformation sociale ; cette transformation ne peut sortir que de la Révolution sociale. N’ai-je pas, en conséquence, raison de dire que la période transitoire a commencé, que nous y sommes en plein, que cette période transitoire n’est, en réalité, pas autre chose que la période préparatoire ?

« La période transitoire », c’est, en fait, une habile mais malhonnête invention imaginée par les incorrigibles partisans du principe d’Autorité qui ambitionnent, et pour cause, de maintenir ce principe au lendemain d’un mouvement révolutionnaire vainqueur. Placer cette période transitoire, ainsi que nous le faisons et avons raison de le faire, avant la Révolution sociale, c’est enlever à ces pseudo-révolutionnaires toute chance de confisquer à leur profit cette Révolution. L’unique moyen de conserver cette, chance consiste, pour ces escamoteurs, à situer la période mensongèrement appelée transitoire après la Révolution victorieuse. Il m’a paru nécessaire de démasquer cette manœuvre. Voilà qui est fait.

Notre Révolution. — La Révolution sociale que les libertaires ont en vue et à la préparation de laquelle ils consacrent le meilleur d’eux-mêmes sera précédée, je l’ai déjà dit, d’une période plus ou moins longue de gestation et son déclenchement ne se produira que lorsque les conditions suivantes seront réunies. Il faudra, avant tout, qu’un ensemble d’événements et un concours de circonstances créent une situation révolutionnaire. Je ne commettrai pas l’imprudence de prédire en quoi consisteront ce concours de circonstances et cet ensemble d’événements. Il se peut que ce soit un vaste mouvement de grève entraînant rapidement dans son orbite un nombre de plus en plus élevé de corporations et de grévistes et atteignant d’une façon effective les proportions d’une grève générale insurrectionnelle et expropriatrice jetant sur le pavé une multitude de travailleurs. Il se peut que ce soit une menace de mobilisation générale en vue d’une guerre imminente particulièrement impopulaire. Il se peut que ce soit une crise économique provoquant, de couche en couche, un malaise général, une inquiétude profonde et un mécontentement de plus en plus vif. Il se peut que ce soit un régime fiscal par trop manifestement inique, un gros scandale administratif ou judiciaire, une décision parlementaire heurtant violemment le sentiment public, un abus de pouvoir gouvernemental récoltant la conscience populaire. Toutes ces circonstances sont susceptibles d’allumer l’incendie et d’en faire, en un rien de temps, un brasier immense et ardent, pour peu que l’étincelle tombe sur une matière saturée de produits inflammables.

Il faudra, ensuite, que la situation générale soit à ce point grave et inextricable, qu’elle engage si profondément la responsabilité du régime social et qu’elle démontre si clairement l’incapacité des Pouvoirs publics à rétablir l’équilibre, a remédier au mal, à conjurer la catastrophe, que le peuple finisse par perdre toute confiance dans ceux qui le gouvernent.

Il faudra, enfin, la situation étant révolutionnaire, qu’il existe, dans les masses populaires, un esprit de révolte et une fermentation révolutionnaire suffisam-