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PEN
2016


s’enfuit et est remplacé par un autre qui se sauve à son tour. Voici, d’après Wundt, comment il raconte le fait : « Boschiman-là-aller, ici-courir-vers-blanc, blanc-donner-tabac, Boschiman-aller-fumer, blanc-donner-viande, Boschiman-aller-manger-viande, se-lever-aller-maison, Boschiman-aller-faire-paître mouton blanc, blanc-aller-frapper-Boschiman, Boschiman-crier-fort-douleur, Boschiman-aller-courir-loin-blanc, Boschiman-ici-autre, lui-faire-paître-moutons, Boschiman-tout-à-fait-partir. » La phrase n’est qu’une suite de simulacres d’actions, une succession d’images concrètes, de faits vécus. Une foule se comporte comme un homme primitif ; pour qu’une pensée commune naisse chez elle aussi bien que pour qu’elle s’exprime, il faut les cris, les gesticulations, les manifestations d’ensemble. Faire obstacle à l’expression tumultueuse chez celle-là, c’est stériliser la pensée. Si, au contraire, chez l’homme cultivé, l’idée non productrice d’effets immédiats se réfléchit, se multiplie, le résultat, bien que différé, finit pourtant par être le même lorsque aucune voie ne s’ouvre à l’expansion du flot d’énergie mentale qui s’est accumulé. La déchéance intellectuelle est fatale.

La suppression totale de l’activité n’est pas la seule manière de réduire la sphère intellectuelle ; c’est même la moins usitée. La coutume, la loi, l’opinion publique atteignent au même résultat, en imposant à l’homme des actes monotones, des gestes rituels qui, même s’ils ne sont pas en opposition avec ses tendances naturelles, envahissent le champ de la conscience, au détriment des autres aspirations. Religions, castes, États usent de ce procédé pour assurer leur empire.

Obligation d’avoir une attitude respectueuse en présence de cérémonies publiques multipliées à dessein — c’est ainsi que sous l’Ordre Moral, on courait quelque risque à ne pas se découvrir au passage d’une procession —, application apportée dès l’enfance à la répétition fréquente des gestes et paroles rituels ; attention ramenée périodiquement sur des conceptions mystiques par des appels bruyants, telles sont les contraintes que les clergés ont toujours imposées à l’élargissement de l’horizon intellectuel. En milieu confiné, la pression d’un voisinage routinier achève de comprimer toute imagination novatrice.

Tous les groupements autoritaires ont eu recours à l’exécution de manœuvres standardisées, de gestes mécaniques pour conduire la pensée dans une voie unique. La recherche de cette fixation fut le véritable motif pour lequel, contre tout bon sens, les dirigeants ont toujours réclamé la prolongation du service militaire. C’est à cet assujettissement auquel ont été soumises deux générations qu’il faut attribuer pour une large part l’affaissement intellectuel et moral des civilisés européens. Dans d’autres castes : administration, magistrature, des cérémonies mondaines au déroulement stéréotypé, détournaient leurs membres de l’étude et d’un développement original, et atteignaient le même but moins sûrement cependant.

Ce qui agit dans le même sens sur la population ouvrière, c’est la rationalisation irrationnelle en vogue aujourd’hui, mais inaugurée dès l’introduction du machinisme. Ici encore nous sommes en présence d’une répétition automatique d’actes monotones qui ne tardent pas à perdre tout intérêt pour qui les accomplit. Les défenseurs de la rationalisation prétendent que précisément cet automatisme libère l’esprit qui peut vaguer à son aise. Erreur : une succession d’images n’est qu’un simulacre de pensée lorsqu’elle envahit un cerveau astreint à ne pas détourner son attention d’un mouvement ininterrompu.

L’idée n’est nullement indépendante du jeu de l’appareil musculaire. Notons, en effet, que bon nombre de physiologistes contemporains admettent que l’énergie nerveuse, aliment de tout psychisme, s’élabore autant dans le muscle que dans le système nerveux qui serait


avant tout un organe de concentration et de conduction. Même si ces vues ne représentaient pas encore toute la vérité, il reste que le fonctionnement du nerf et celui du muscle sont accordés quant à leur rythme.

A la contrainte de l’opinion, de la coutume, de la caste, de la pratique industrielle, vient s’ajouter celle de l’État et de sa législation répressive. Nous ne mentionnerons que les lois du 16 mars 1893, 12 décembre 1893 et 28 juillet 1894, dites lois scélérates. Il suffit de préciser qu’elles punissent la manifestation la plus discrète, la plus intime de la pensée : une simple conversation, dénoncée par un seul interlocuteur sans autre appui à cette unique déclaration qu » un ensemble de charges dont la nature et le poids sont laissés à l’appréciation du juge. La loi frappe des conceptions intellectuelles, apologie de certains actes en général, sans viser quiconque, alors que les opinions exprimées ne sont traduites ni par des actes ni par des faits dommageables à autrui. Oppressives pour la pensée, ces lois ne sont pas moins dangereuses pour la société. Exprimée, discutée, contredite, l’idée, si elle est fausse, est abandonnée par son auteur qui, tout au moins, perd confiance dans la possibilité de sa réalisation. Ruminée, dans la solitude par quelqu’un qui a plus de caractère que de jugement, elle aboutit à des conséquences désastreuses pour tous. La propagande, à notre avis, ne s’est pas assez obstinément appliquée à poursuivre l’abolition de ces lois. Jusqu’ici, les gouvernants n’ont pas osé en faire une application intégrale ; mais le fascisme est là, guettant l’occasion.

Si l’action est le germe et l’accompagnement obligé de la pensée, il paraît tout aussi évident que l’action· sans la pensée est inconcevable. Cependant, cela n’a pas été aperçu de tout temps : « Dès l’abord, l’action de l’homme s’est, pour l’essentiel, appliquée au réel. » C’était, nous l’avons vu, la condition préalable de la manifestation de la pensée réfléchie. Mais l’erreur, à certaines époques, fut de regarder comme étrangers l’un à l’autre le domaine de la Pensée et celui de l’Action.

Tout montre que, au contraire, la pensée s’est d’abord exercée de préférence sur le fictif et l’imaginaire… Les mots, les sens que l’homme leur a forgés… ont engendré bien des pseudo-problèmes, dont certains encombrent encore de leur poids inutile, non seulement la philosophie, mais jusqu’à la science… Seule, la parole a permis à l’activité technique de se transmettre et d’assurer son progrès ; seul, le progrès des techniques a contraint la parole à abandonner ses illusions et à limiter le monde verbal à ce rôle de substitut, d’équivalent maniable du monde réel, dans lequel il est indispensable au libre et plein exercice de la pensée. » (Dr Ch. Blondel, mars 1931.)

De nos jours, l’école pragmatiste a prôné encore le primat de l’action. Elle n’arrive qu’à justifier le succès obtenu par tous les moyens, l’odieux arrivisme. Contre elle maintenons notre conception, héritée de Proudhon, à la fois réaliste et idéaliste : pas de pensée qui n’ait son point d’appui dans l’action ; pas d’action qui ne puisse trouver sa justification dans la mise en œuvre d’une pensée logique et créatrice.

C’est, d’ailleurs, d’un processus semblable que découle toute notre connaissance. Elle part d’une synthèse intuitive, perception d’un ensemble que notre esprit analyse pour reconstituer finalement l’objet, grâce à une nouvelle synthèse élaborée.

Dans le champ de la perception, l’objet est saisi comme un ensemble, et d’autre part chez tout homme, et plus visiblement chez l’enfant, la perception est accompagnée d’un désir, d’une tendance, d’un mouvement de préhension. L’esprit décompose cet ensemble, découvre des similitudes entre les parties disjointes, aussi bien qu’avec les éléments analogues issus d’analyses précédentes. Il reconstitue enfin, par une ultime synthèse, l’objet primitif, en acquiert la compréhension,