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jaillit de nouveau comme une source pure. Clavigo et, Stella furent du même esprit avant que Gœthe, conquis par les faveurs princières, commença sa vie « olympienne » de Weimar. Après que Klinger eut donné son autre drame, les Escrocs (1780), Schiller fit un début impétueux avec les Brigands (1781). Il continua avec la Conjuration de Fiesque, dans laquelle il se montra ardent républicain, avec Intrigue et amour (1785), et ses poésies lyriques, parmi lesquelles cette Ode à la Joie, dont Beethoven lit l’admirable chant de sa Neuvième Symphonie. Après, Schiller rejoignit Gœthe dans les régions olympiennes. La même année qui avait vu Intrigue et amour, parut Ardinghello ou les lies bienheureuses, de Heinse. Ce furent les dernières manifestations du Sturm und Drang.

L’influence de ce mouvement aurait pu être beaucoup plus marquante et décisive sans la catastrophe napoléonienne qui frappa l’Allemagne encore plus que tout autre pays. Les élans généreux inspirés des sentiments de liberté et de fraternité humaine, les études philosophiques continuant l’œuvre de l’esprit critique du xviiie siècle, auraient pu se développer largement, avec plus d’universalité, si l’Allemagne n’avait pas été obligée de rentrer en elle-même, de se découvrir nationale et d’opposer à l’impérialisme d’un insane aventurier une résistance qui la conduirait aux plus démentes manifestations du culte de la force. Mais au temps où l’esprit du Sturm und Drang animait l’Allemagne il faisait mériter à Schiller, comme à Anacharsis Clootz, à Campe, à Pestalozzi, à Klopstock, le titre de « citoyen français » que la Convention leur décernait le 26 août 1792. Ils étaient légion les Allemands que la Révolution Française avait enthousiasmés et qui virent leurs espoirs douloureusement brisés par la mégalomanie napoléonienne. Campe se retira dans la solitude ; Beethoven déchira avec fureur la dédicace de sa Symphonie Héroïque à Bonaparte, en qui il avait vu un héros et qui n’était « qu’un empereur » ! Fichte protesta contre « l’inexpiable crime » ; il convia l’Allemagne à recueillir l’héritage révolutionnaire renié par la France et à se faire le « héraut de la liberté ».

Le romantisme allemand se forma au milieu des troubles, des déceptions, des colères et des misères semées par Napoléon. Il ne fit pas la l’évolution allemande espérée ; il consolida la puissance princière et ecclésiastique, il fit œuvre de régression sociale comme il fit en France. Il ne sut même pas s’inspirer de la sereine harmonie de la pensée, de l’art et de la vie que Goethe avait réalisée. Le besoin de s’évader de plus en plus de la réalité lui fit prendre les formes littéraires et artistiques spéciales de l’abus du gothique, du bizarre, du fantastique, du merveilleux, de tout ce qui a fait le « mal romantique ». Jean-Paul Richter avait, un des premiers, exprimé ce mal dans ses Papiers du diable. Il en corrigea quelque peu l’expression dans ses autres œuvres : la Loge invisible, Hespérus, le Titan, Sibenkœs, et Schmelzle, sorte de Panurge ; il n’en fut pas moins le père du romantisme allemand. Ce qui ne fut qu’inquiétude et bizarrerie chez lui devint désespoir et démence chez ses successeurs. A côté de Jean-Paul Richter, Werner (1768–1823), apporta les mêmes tourments de l’esprit au théâtre. Son œuvre est agitée comme le fut sa vie, et son drame, Martin Luther (1807), est d’un romantisme caractéristique que Stendhal a fort bien analysé.

La forme du conte fut plus particulièrement favorable à la floraison du romantisme littéraire allemand, nourri des vieux conteurs millénaires adaptés d’abord par les fableaux français, puis par les Italiens et les Espagnols, de Boccace à Cervantès, jusqu’aux romans du XVIIIe siècle répandus par les « Cabinets de fées » et autres bibliothèques. L’Allemagne eut sa « Bibliothèque des romans » à partir de 1778. Les contes de Gœthe eurent les heureux modèles qui favorisèrent le genre.


Tieck et Novalis le continuèrent. Ils apportèrent la poésie dans la littérature narrative s’appliquant à exprimer le mystère de l’âme pénétrée de merveilleux, de puissance occulte puisée dans tout ce que la nature cache ou semble cacher pour le soustraire à la réalité perceptible. C’était là le caractère du conte défini par Goethe et par Novalis. Ils n’admettaient la réalité que dans ce qu’elle avait d’inouï, dans ce que l’imagination n’avait pas arrangé pour donner à penser que cela était arrivé. Le romantisme leur doit ce symbolisme qui le reliera par la suite à l’école symbolique. Baudelaire et Gérard de Nerval en seront particulièrement influencés. L’influence de Novalis, de son Ofterdingen en particulier, fut considérable sur le romantisme, et encore plus celle de Tieck, fantastique et terrifiant, bouleversant les événements humains.

A côté de ces conteurs, le groupe d’Heidelberg, avec Brentano (1778–1842) et Arnim (1781–1831), fut plus près de l’esprit populaire, sans abandonner le merveilleux. Brentano avait trouvé dans le monde de la fantaisie un refuge au-dessus de la « mare aux grenouilles » de la réalité souvent trop douloureuse pour lui ; il manifesta par la suite un cléricalisme effréné. Les grenouilles l’avaient pris et entraîné au fond de la mare. Arnim a fait figure de mystificateur par l’étrangeté de son mysticisme. Fouqué (1777–1843) apporta le goût des mythes et des légendes nordiques qui inspirerai eut le romantisme symbolique de Richard Wagner. La dualité de l’Ondine, de Fouqué, se trouve chez la plupart des héroïnes wagnériennes. Chamisso (1781–1838), auteur de Pierre Schlemiht, ne montra qu’une inquiétude tempérée, voulant se distraire par un récit d’une fantaisie agréable. Frédéric de Schlegel (1772–1829), développa dans son roman Lucinde (1799), la note épicurienne d’un sensualisme élevé, guidé par le culte du beau, qui a été reprise avec plus de démonstration théorique par Stuart Mill dans son livre l’Utilitarisme (1864). Schlegel, qui mit ses idées en pratique et fut imité par plusieurs romantiques, fut soutenu par le prédicateur Schleiermacher dans ses Lettres sur la Lucinde (1801).

C’est surtout à l’Allemagne qu’on doit le fantastique du romantisme. Les Aloysius Bertrand et tous les « frénétiques » français ne sont que de bien pâles illusionnistes, des démoniaques bien innocents à côté de ceux que couvèrent les « cabarets enfumés » où Brander et ses compagnons se « rougissaient la trogne », Henri Heine a remarqué à ce sujet : « Une démence française est loin d’être aussi folle qu’une démence allemande, car dans celle-ci, comme dit Polonius, il y a de la méthode ». Un Auguste Bürger (1747–1794) avait tiré un parti remarquable, dans ses célèbres Ballades, des vieilles légendes dramatiques populaires qu’il avait ranimées par la vivacité de ses propres passions. Un Eichendorff (1788–1857) réalisa un fantastique de bon ton, tout à fait moral et apaisant pour les familles, dans ses Pages de la vie d’un vaurien (1826), mais un Hoffmann (1776–1822) produisit le fantastique le plus allemand. Il fut conteur, dessinateur, musicien et eut une vie d’aventure le plus souvent semée de misère qui le poussa à l’abus des liqueurs fortes. Il en arriva à ne plus pouvoir travailler qu’en état d’ivresse. Son imagination était alors délirante, peuplée d’êtres diaboliques, en proie à la terreur, à des hallucinations, mais d’un caractère tout personnel. Le fantastique hoffmannesque montre une telle sensibilité qu’il fait participer l’humain à l’étrange, qu’il fait de celui-ci l’essence, le jaillissement de celui-là, alors qu’il n’est ailleurs qu’un procédé d’un merveilleux étranger à la nature humaine. C’est ainsi qu’Hoffmann fut parmi les romantiques un des plus véritablement lyriques. Il est le conteur qui a le mieux connu et utilisé les sciences psychiques qui transportent l’imagination dans le « monde invisible », Le succès d’Hoffmann, en France,