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de développer les facultés intellectuelles qui se trouvent en lui à l’état potentiel ; d’actionner toutes ses énergies cérébrales, de discipliner son imagination, de fortifier son jugement, d’accroître sa mémoire, de rendre plus rapide et plus ample sa faculté de compréhension, afin que s’épanouisse de plus en plus, à la faveur d’une gymnastique méthodique et raisonnée, sa personnalité ?

La seule chose essentielle serait que fussent déposées dans son cerveau les connaissances utiles, et la méthode employée pour les y introduire serait sans importance, en tout cas d’importance tout à fait secondaire ? Pardon ! J’ose avancer que, tout au contraire, c’est la méthode, ici, qui importe le plus. Ai-je besoin de dire que, à la Ruche, c’est la méthode dont je fais, ici, l’éloge qui ne cessa jamais d’être employée ?


L’enfant doit être lui-même. — Je ne me reconnais pas le droit de vouer d’avance l’enfant aux convictions qui sont miennes et pour lesquelles je n’ai opté que dans la plénitude de mon indépendance et de ma raison. Le « petit » ne doit pas être le pâle reflet du « grand » ; le rôle du père n’est pas de se survivre, de se perpétuer, tel quel, dans sa descendance ; l’éducateur ne doit pas tendre à se prolonger dans l’éduqué, à substituer son jugement au jugement de celui-ci.

Ce n’est pas ainsi que je conçois le rôle de « Frères aînés » que nous sommes. La mission du « grand », mission de toutes la plus haute, la plus noble, la plus féconde, mais aussi la plus délicate — consiste à projeter dans le cerveau obscur du « petit » les clartés qui guident, à faire pénétrer dans sa fragile volonté les habitudes qui vivifient, à faire descendre dans son cœur les sentiments qui le mouvementent vers ce qui est juste et bon. L’éducateur doit être un exemple, un guide et un soutien : pas moins, pas plus, si l’on veut que l’enfant reste lui-même, que ses facultés s’épanouissent, que, par la suite, il devienne un être fort, digne et libre.

Je conçois que l’Éducateur et le Père aient de la joie à se refléter, à se mirer dans l’enfant qu’ils élèvent ; ce désir de façonner l’éduqué à l’image de l’éducateur est humain ; il n’en est pas moins condamnable et doit être réprouvé. Où en serions-nous du progrès, si les enfants n’avaient toujours été que la reproduction exacte, l’image fidèle des pères, si les écoliers n’avaient toujours été que la photographie scrupuleuse des Maîtres ? Chacun de nous estime que ses sentiments sont les plus nobles, ses convictions les plus saines, ses manières de voir les plus justifiées. Et c’est sans doute pour cela que chacun de nous se croit autorisé à user de tous les moyens en son pouvoir pour les faire partager et adopter par l’enfant. C’est une lourde faute.

Et puis, nous sommes encore mal accoutumés à considérer que l’enfant n’appartient ni à son père, ni à son Maître, ni à l’Eglise, ni à l’État ; mais qu’il s’appartient à lui-même.

A la Ruche, mes collaborateurs et moi, nous n’avons jamais perdu de vue cette vérité, de nos jours encore méconnue, mais qui est appelée à être admise sans contestation, lorsque le despotisme de l’État et l’autorité abusive du père de famille auront disparu.


Le système de classement. — Je suis l’adversaire déterminé du système de classement en honneur et en usage dans presque tous les établissements où l’on enseigne. Le classement passe, dans l’opinion générale, pour être un heureux stimulant et la plupart des familles s’imaginent qu’il détermine entre les écoliers une émulation nécessaire. Telle n’est pas mon opinion. L’expérience démontre que non seulement le classement ne produit aucun effet véritablement utile, mais encore qu’il aboutit à des résultats déplorables.

Les premiers — ce sont toujours les mêmes : les mieux doués, les plus studieux — deviennent, à la lon-


gue, insupportables de présomption. Il faut voir de quel œil dédaigneux d’abord, méprisant ensuite, ces gamins et ces gamines qui occupent toujours le premier rang, dévisagent les pauvres petits camarades qui se traînent lamentablement aux dernières places !

Choyés, encouragés, encensés, ces enfants, l’orgueil de leur famille et la gloire de l’établissement, finissent par croire qu’ils sont d’essence supérieure, qu’un sang plus généreux et plus pur coule dans leurs veines et que les éloges, les adulations et les récompenses leur sont dus. Ils s’habituent, petit à petit, à considérer qu’il doit y avoir à l’école deux catégories d’enfants : ceux qui sont faits pour marcher en tête et ceux qui sont faits pour se traîner en queue ; ceux qui sont destinés par leurs aptitudes et leurs mérites à être toujours en avant, les premiers et ceux qui, par leur inintelligence ou leur paresse, sont condamnés à demeurer toujours en arrière, les derniers ; ceux à qui vont, tout naturellement, les admirations et les récompenses et ceux sur qui, tout naturellement, tombent les réprimandes et les punitions. Et comme ils sont les heureux bénéficiaires d’un tel état de choses, ils sont irrésistiblement enclins à trouver qu’il est juste, avantageux, en tous cas nécessaire qu’il en soit ainsi.

Plus tard, quand ils entreront dans la circulation sociale, ces enfants, transportant dans leur milieu les sentiments acquis et les pratiques contractées à l’école, joueront des coudes pour se pousser aux meilleures places, convaincus que l’essentiel, c’est d’être au premier rang, quels que soient les moyens employés, et que le succès justifie tout. Ils n’auront qu’une ambition : parvenir. Constatant que, dans la société comme à l’école, il y a deux humanités ; celle qui marche en tête et celle qui suit en queue ; celle pour qui tout est succès et prospérité et celle pour qui tout est revers et déboires ; celle qui soulève l’admiration et celle qui provoque le mépris ; ces enfants, que l’école aura poussés vers l’arrivisme à tout prix, tenteront avant tout et uniquement de se glisser parmi ceux qui composent l’humanité privilégiée.

Ils ne seront jamais de ces consciences hautes et probes, capables de mettre le respect de la vérité, l’amour de la justice et le culte de la loyauté au-dessus de la Fortune ou du Pouvoir ; ils ne seront jamais de ces cœurs affectueux et fraternels qui, au spectacle d’un camarade tombé dans l’infortune, s’attardent à voler à son aide et à lui tendre une main secourable ; ils ne seront jamais de ces volontés ardentes et généreuses, prêtes à sacrifier le souci de leurs intérêts immédiats et matériels à l’inexprimable joie de se faire le champion désintéressé d’une cause noble et juste. Une seule préoccupation les hantera, un seul but les tentera, vers lequel tendront tous leurs efforts : parvenir. Ils ne ressentiront que deux passions : la cupidité et l’ambition, ils ne désireront et n’aimeront que deux choses : la richesse et le pouvoir.

Quant aux derniers, quant à ceux que le classement rejette aux dernières places, ce sont aussi toujours les mêmes : les moins bien doués, les moins studieux. Ceux-là, à la longue, prennent ombrage du succès des autres et ouvrent leur cœur à l’envie. Ils rougissent et souffrent de leur humiliation constante. Stimulés par le Maître, pressés par la famille, ils voudraient bien, eux aussi, se pousser au premier rang ; mais ils manquent des aptitudes et de l’activité nécessaires. En présence de la stérilité de leurs efforts, ils se découragent insensiblement. Peu à peu le dégoût s’empare d’eux et ils prennent en grippe l’effort inutile, en haine le travail impuissant.

Et puis, ils finissent par s’accoutumer à être les derniers ; ils en prennent leur parti ; ils s’y résignent et, en fin de compte, tout en déplorant de ne pas être parmi les premiers à cause des avantages qui en résulteraient pour eux, ils trouvent qu’il est juste qu’il y ait des