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RUC
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premiers et des derniers, que, sans doute, il est nécessaire qu’il en soit de la sorte, qu’en tous cas c’est fatal. Ainsi, ce qu’on sème, par le classement, c’est : chez les premiers, la vanité, la présomption, le mépris des inférieurs, l’arrivisme quand même ; chez les derniers, l’envie, le découragement, le dégoût de l’effort, la résignation.

Je passe sous silence ces haines, ces rivalités, ces conflits qui, trop souvent, font de l’école un champ clos où se heurtent violemment les vanités et les irritations. Pourtant, ces petits ne connaîtront-ils pas assez tôt, toujours trop tôt, les âpretés de la concurrence, les rigueurs implacables de la lutte pour la vie ? Et n’est-il pas désirable qu’on les tienne éloignés le plus longtemps possible de ces compétitions stériles et pernicieuses ?


Cas de conscience insoluble. — Chaque fois qu’un Éducateur doit se livrer à la besogne du classement, se trouve en présence d’un cas de conscience dont la solution est aussi redoutable que difficile.

Voici deux enfants ; l’un a reçu de la nature les dons les plus heureux ; son intelligence est vive, sa mémoire prompte et fidèle, son imagination ardente et mesurée, son jugement sain, Il travaille peu et réussit. L’autre n’a pas été — tant s’en faut — aussi favorisé par la nature ; sa compréhension est lente, sa mémoire ingrate, son imagination paresseuse, son jugement mal équilibré. Il travaille beaucoup et réussit mal. Que va faire l’Educateur ? Que va-t-il récompenser par la meilleure place : l’aptitude ou l’effort ? A qui va-t-il, pour être équitable, attribuer le premier rang, à la nature ou au travail ?

Va-t-il donner la première place à celui qui a le moins travaillé, mais le mieux réussi ? Va-t-il, au contraire, tenant compte de l’effort accompli, ne fût-ce que pour récompenser un effort d’autant plus méritoire qu’il est plus malaisé et plus ingrat, va-t-il proclamer premier celui qui a le plus travaillé, mais le moins bien réussi ? Ce serait contraire à toutes les règles usitées dans le système de classement et cependant cela seul serait équitable. En réalité, ce système est inique et déplorable. On ne doit pas comparer l’un à l’autre et faire concourir à la même tâche deux enfants dont les forces sont aussi disproportionnées.

L’enfant ne doit se comparer qu’à lui-même, il ne peut composer qu’avec lui.

Le classement n’est pas un stimulant. Ne demandant pas assez à l’écolier intelligent, il ralentit sa marelle au lieu de la presser ; exigeant trop de l’écolier moins intelligent, il aboutit à le décourager.

L’Éducateur a le devoir de comparer l’enfant d’aujourd’hui à celui d’hier, comme il comparera celui de demain à celui d’aujourd’hui et, par ses encouragements ou ses admonestations, selon le cas, il obtiendra de lui, en tablant sur une base exacte et juste, tout ce que l’élève est susceptible de donner comme effort et de produire comme résultat.

C’est ainsi que nous avons procédé à la Ruche et nous n’avons eu qu’à nous louer de la suppression du système de classement.


L’éducation morale. — L’accord existe déjà, ou à peu près, sur les meilleures conditions à réaliser pour le développement physique de l’enfant. On commence à s’entendre également sur les méthodes pédagogiques les plus aptes à favoriser son développement intellectuel. Mais le désaccord persiste et reste profond sur les procédés éducatifs à employer pour son développement moral ; pour l’entraînement méthodique de sa volonté, la formation de sa conscience et l’épanouissement de son cœur. Ici, tout est à faire, à refaire, ou peu s’en faut. Le conflit est âpre entre ces deux méthodes : sévérité ou douceur ; contrainte ou liberté ; dressage ou éducation. Examinons chacun de ces points.



Sévérité ou douceur. — Beaucoup de personnes ont le sentiment que l’enfant naît pervers et qu’il ne peut être aiguillé vers le bien que par une éducation sévère. Ces personnes professent l’opinion que, naturellement, instinctivement poussé, par de détestables prédispositions, vers les sentiments bas et les actions condamnables, il ne peut être éloigné des pratiques contraires à la morale privée et publique que grâce à un système de surveillance et de sévérité organisant perpétuellement autour de lui l’étouffement de ses aspirations, l’arrêt de ses élans. Elles affirment que tout appel à la générosité, à la justice, à la bonté, à l’amour d’autrui restera fatalement vain, s’il ne s’appuie — comme sanction de l’acte commis — sur l’idée d’une récompense à obtenir ou d’un châtiment à éviter. Ne parlez à ces gens ni de douceur ni d’indulgence envers les petits : ils vous regarderont de travers comme ils dévisageraient un esprit chimérique. Ne leur laissez pas entendre que, dans le domaine de l’éducation, comme dans les autres, vous attendez beaucoup plus de la persuasion que de la menace ; ils hausseront les épaules avec la commisération dédaigneuse que ces partisans de la « manière forte » accordent à « l’imagination maladive » d’un partisan de « la manière douce ». Railleries, sarcasmes, éclats de rire, c’est tout ce qu’ils sauront vous opposer, avec quelques clichés fortement usagés sur la nécessité de faire marcher les enfants à la baguette, de ne rien leur laisser passer, de les mener tambour battant ; faute de quoi, affirment-ils, on n’en peut rien obtenir.

Le tout est de savoir ce qu’il est désirable d’en obtenir. S’il s’agit d’obtenir d’eux qu’ils ne fassent pas un mouvement quand vous êtes là et se tiennent bien tranquilles ; s’il s’agit d’obtenir que, vous présent, ils ne fassent rien de ce que vous leur avez défendu de faite sous peine de taloches ou de privations de dessert ; s’il s’agit d’obtenir qu’ils ne prononcent pas une parole quand « il y a du monde » parce que les enfants bien élevés ne doivent pas se mêler à la conversation des grandes personnes ; oh ! oui, certes, vous pouvez, à l’aide de rigueur et à grand renfort d’attitudes menaçantes, obtenir tout cela. Mais, sachez d’une part que cette immobilité, cette obéissance passive et ce silence de commande n’ont aucun caractère de moralité ; sachez que c’est le propre de l’enfant de bouger et de parler quand il en ressent le besoin ; et n’oubliez pas, d’autre part, que, dès que vous aurez tourné les talons, l’enfant bien tranquille, bien obéissant et bien silencieux se hâtera de se dégourdir les jambes, de faire ce que vous lui aurez défendu et de bavarder à tort et à travers.

Le résultat de votre système de sévérité et de punition sera : l’hypocrisie, la pire des fautes chez l’enfant ; la seule peut-être qui soit vraiment répréhensible. Car, que l’enfant, ignorant, étourdi, turbulent, inconsidéré se laisse aller à oublier vos sages conseils, néglige de se conformer à vos recommandations, ne tienne pas un compte suffisant de vos observations, c’est certainement regrettable ; mais ce peut n’être que légèreté, inexpérience, espièglerie, inconscience ; la faute n’est pas là ; en tout cas, s’il y a faute, elle n’est pas bien grave et ne prouve en aucune façon que l’enfant ne vous aime pas, n’est pas bien intentionné, n’a pas le désir de vous être agréable et de se conformer à vos prescriptions.

La faute — faute grave — commence avec la dissimulation. Et le mensonge, la sournoiserie sont les fruits inévitables de la sévérité, de la menace.

Dix gestes d’étourderie, d’irréflexion, ne sont pas grand-chose. Un seul geste d’hypocrisie est beaucoup. La sévérité fait des sournois, des craintifs et des lâches. Elle est mortelle à la franchise, à la confiance, au vrai courage. Elle élève entre l’éducateur et l’enfant les dangereuses barrières de la méfiance mutuelle ; elle