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RUC
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aigrit le cœur des petits et les tient éloignés du cœur des grands ; elle détermine entre l’Éducateur et l’enfant des rapports de Maître à Esclave et non d’ami à ami. Toutefois, ne confondons pas indulgence et laisser-faire. Je ne conseille pas à l’éducateur de fermer bénévolement les yeux sur la faute commise et de ne s’en pas soucier. Le procédé, dans ce cas, serait commode et à la portée de l’éducateur le plus paresseux comme du plus actif, du plus stupide comme du plus avisé.

Dans son inconscience, l’enfant ignore ce qu’il faut faire et ce qu’il faut éviter. L’expérience de l’éducateur lui est profitable, voire nécessaire ; le devoir du Maître est de mettre cette expérience au service de l’enfant, de le diriger, de le conseiller, de le soutenir ; s’il tombe, de le relever ; s’il se décourage, de le réconforter ; s’il pleure, de le consoler. Il faut donc, quand l’enfant a commis une faute — petite ou grande — la lui faire observer, la lui faire comprendre, lui expliquer en quoi et comment il a mal agi ; lui indiquer les suites fâcheuses de son acte, l’amener à le regretter. Il faut, ensuite, lui montrer ce qu’il aurait dû faire, afin que, le même cas se représentant, l’enfant sache comment se conduire. Il faut, somme toute, l’éloigner du chemin fâcheux dans lequel il a eu tort de s’engager et ouvrir devant lui la route où il sera bon qu’à l’avenir il dirige ses pas.

Mais il convient, quelle que soit la faute, de lui parler en termes affectueux et doux, d’une voix plus attristée que sévère, afin que, à la suite de cette tendre admonestation, l’enfant, bien loin de se sentir plus éloigné qu’avant, se sente au contraire plus rapproché de l’éducateur, plus confiant, plus aimant. Ce moyen est le plus apte à aspirer à l’enfant le regret de la faute et la résolution de ne plus recommencer.


Contrainte ou liberté ? — J’en conviens : la pratique de la liberté implique une sorte d’apprentissage. La liberté présuppose un état de conscience assez développé ; cet état de conscience nécessite un certain savoir, une certaine connaissance des choses, de l’expérience, des points de comparaison ; et, l’enfant ne possédant pas ce savoir, n’étant pas parvenu à cet état de conscience, on estime que le régime de la liberté n’est pas fait pour lui et que la contrainte lui est nécessaire. C’est aller un peu vite et je n’accepte pas cette conclusion qui n’a que l’apparence de l’exactitude. Veut-on dire que, manquant d’expérience et n’étant pas encore en possession d’un discernement suffisant, l’enfant fera parfois un usage regrettable ou périlleux, pour lui-même et pour autrui, de la liberté qui lui sera laissée ? Si c’est cela qu’on affirme, je suis prêt à le reconnaître. Mais en faut-il conclure qu’une atmosphère de liberté ne lui vaut rien et qu’il convient de ne laisser ses poumons s’emplir que de l’air de la contrainte ? Je ne le pense pas.

En matière d’éducation, le régime de la liberté comporte des risques et des inconvénients. C’est évident. Mais celui de la contrainte en entraîne de bien plus redoutables. Jetons d’abord un coup d’œil sur ces derniers.


La contrainte. Ses inconvénients. — Le régime de la contrainte a pour résultat de réglementer tous les actes de l’enfant ; il aboutit, par voie de conséquence, à la catégorisation de tous ceux-ci en prescrits et en défendus, en récompensés et en punis, car il n’y aurait pas contrainte, si l’enfant n’était pas tenu de se conformer aux prescriptions et aux défenses et si l’observation des premières et la violation des secondes n’entraînaient pas, comme sanction, selon le cas, une récompense ou un châtiment.

« Si tu fais telle chose, tu seras récompensé ».

« Si tu fais telle autre chose, tu seras puni ».

Tout le système est là. J’accorde aux partisans de ce


système que leur discernement est judicieux, que leurs intentions sont pures et qu’ainsi la classification qu’ils ont établie : actes à faire et actes à ne pas faire, est sage, raisonnable et inspirée par l’intérêt de l’enfant. Comme on le voit, je mets les choses au mieux pour les défenseurs du régime que je combats. Je vais traduire ce régime et son application en un style plus familier, en un langage plus précis et en montrer le mécanisme par un exemple saisissant.

Une mère dit à ses deux enfants : « Je sors ; en mon absence, soyez bien tranquilles ; voici un livre d’images et de contes pour vous amuser ; ne touchez à rien ; ne descendez pas dans la rue ; si quelqu’un frappe, n’ouvrez pas. Si vous êtes bien sages, je vous donnerai deux sous à mon retour et, pour goûter, un beau morceau de chocolat ; ce soir, je vous mènerai au cinéma ou au cirque. Mais dans le cas contraire, si vous me désobéissez, pas de sou, pas de chocolat, pas de cirque, par de cinéma et une bonne fessée ». Et la mère s’en va.

De deux choses l’une : ou bien les enfants, à peine la mère partie, feront le diable à quatre, iront jouer dans la rue, toucheront à tout, bref, ne tiendront aucun compte des recommandations de la maman ; mais, pour ne pas avoir la fessée, pour avoir les sous et le chocolat, pour aller au cinéma ou au cirque, ils remettront tout en place, et au retour la mère les retrouvera feuilletant bien paisiblement leur livre d’images. Ou bien ces enfants se seront conformés aux ordres de la maman ; ils n’auront pas cédé au désir d’aller jouer dans la rue avec les petits voisins, dont les cris de joie parviennent jusqu’à leurs oreilles ; ils auront résisté à la tentation d’ouvrir pour savoir qui a frappé ; ils n’auront pas touché aux allumettes, quoi qu’ils eussent bien voulu en voir briller la flamme ; ils n’auront pas léché le pot de confitures quoi qu’ils en aient eu grosse envie.

Ah ! S’ils avaient été sûrs que leur désobéissance restât ignorée de la maman, ils se seraient bien contentés ! Car, il n’y a pas grand mal, après tout, à jouer dans la rue : les autres y vont bien ! La mère frotte bien des allumettes, pourquoi leur tape-t-elle sur les doigts, quand elle les voit en faire autant ? La confiture est faite pour être mangée, et elle est si appétissante ! Oui ! Mais maman s’en apercevrait et alors gare à la correction, et plus de sou, plus de chocolat, plus de cinéma, plus de cirque !

Dans le premier cas, le système de la contrainte : « Fais cela et tu seras récompensé ; fais cela et tu seras puni », n’aura pas empêché les enfants de désobéir, mais les aura poussés à un mensonge concerté dans le but d’être récompensés et de ne pas être punis. Dans le second cas, le système de la contrainte aura produit son effet ; mais en quoi la conduite de ces enfants sera-t-elle morale ? En quoi leur obéissance fait-elle honneur leur cœur ou à leur raison ?

Ici encore, on dira : « L’important, c’est le résultat ! Et, pourvu que les enfants fassent ce qu’ils doivent faire et évitent ce qu’ils doivent éviter, c’est l’essentiel. » On le voit, c’est dans le domaine moral la même objection que celle à laquelle j’ai répondu dans le domaine intellectuel. Eh bien ! Non ! Mille fois non ! Le résultat n’est pas tout.


La valeur morale d’un acte. — Osera-t-on soutenir que les mobiles ne sont rien dans la valeur morale d’une action et que celle-ci seule importe ? L’acte qui consiste pour l’enfant en question à ne pas lécher le bout de ses doigts trempés dans le pot de confitures par crainte de recevoir une fessée ou dans l’espoir d’obtenir un gros morceau de chocolat, cet acte a-t-il un caractère de moralité quelconque ? Est-il niable que, par contre, le même acte posséderait une incontestable valeur morale s’il était dicté par l’un des mobiles suivants : ne pas prendre en cachette, parce que ce geste furtif et