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individu ou tout groupe d’Individus qui dispose de l’autorité demande des foules dociles. Ces foules le seront d’autant plus qu’on leur masquera les causes de leur misère. La religion a été longtemps le dérivatif nécessaire : on pensait selon une certaine morale éminemment profitable aux puissants. La religion s’écroulant comme s’écroulent toutes choses qui ont trop duré, on a trouvé de nouveaux opiums pour endormir les foules ; ces poisons ont nom : politique, alcool, presse, cinéma, sports… Par l’instruction distribuée au compte-gouttes, par l’éducation dirigée dans un sens contraire aux intérêts du prolétariat, le capitalisme a réussi à créer des « citoyens » sachant tout juste lire les décrets et les lois et aptes à s’agenouiller devant les idoles du jour. Par la presse, il a complété l’abrutissement commencé dès l’enfance la plus tendre. Le service militaire vient à point pour couronner le chef-d’œuvre. L’individu est mûr alors pour l’exploitation intensive en temps de paix et pour enrichir les marchands de canon l’heure venue. Encore faut-il qu’il soit de constitution assez robuste pour tenir sa place à l’usine et à l’ost. De là, la nécessité de créer et d’entretenir une mentalité sportive. De là, le sport plus ou moins officiel et subventionné. Déjà, les Anciens, nous 1’avons vu, (Assyriens, Grecs), par les exercices physiques se préparaient à la guerre. Lorsque le corps était un objet de mépris, Rabelais, Montaigne et Rousseau préconisaient l’éducation physique ; la gent militaire sentait confusément tout ce qu’elle pouvait tirer de ces indications. Cela commença en Prusse, après Iéna : le pays avait besoin de vigoureux soldats. Le professeur Iahn conçut une méthode très complète d’entraînement physique. À Stockholm, Ling créa, en 1815, une méthode nouvelle. Des gymnases furent construits au Danemark, en Suisse, en Belgique. En France, un institut de gymnastique, sous l’impulsion du colonel Amoros, fut installé dans la plaine de Grenelle ; il devait devenir plus tard l’École Normale Militaire (Joinville). « C’est au ministre V. Duruy que revient le mérite d’avoir, en 1868, introduit ce genre d’enseignement dans les lycées et les collèges. Enfin, après la guerre de 1870, se produisit, dans une pensée patriotique, une renaissance véritable de l’éducation physique. » (Larousse). Aujourd’hui, ça commence avec les multiples sociétés de scoutisme qui se disputent l’enfance. Une des plus laïques de ces associations écrit dans sa « loi scoute » : « … L’Éclaireur sait obéir… L’Éclaireur est travailleur, économe et respectueux du bien d’autrui… » Et, au chapitre discipline : « La discipline, chez les Éclaireurs, est une discipline librement consentie, non une discipline imposée. Elle repose sur l’adhésion complète à la loi, dont ils sont habitués eux-mêmes à être les gardiens. » Il sera si facile, par la suite, lorsque le scout sera devenu un homme, de lui. faire croire à des « disciplines librement consenties », et de le rendre obéissant aux lois, même à celles qui lui demanderont sa vie pour que « la Patrie ne meure pas » ( !). Quoi qu’il en soit, l’enfant, tout de suite, devient un matricule sous un uniforme ; il est respectueux de ses « chefs », prêt à se plier aux ordres reçus sans discussion ni murmure. « La discipline faisant la force principale des armées », dit le refrain. On aperçoit aussitôt le but poursuivi par ces sociétés. Comme on comprend qu’une « Médaille d’Honneur de l’Éducation Physique » vienne récompenser les bons valets qui ont rendu des services au sport, à la préparation militaire et à l’éducation physique ! (Décret du 4 mai 1929). D’ailleurs, les personnalités officielles ne cachent pas leur jeu : « Le maréchal Pétain, lisons-nous dans la revue l’Animateur des Temps Nouveaux, assistant un jour à une réunion sportive, paraissait médiocrement intéressé : – Que pensez-vous des joueurs, M. le Maréchal ? lui demanda un officiel. – J’aimerais mieux, répondit le Maréchal, voir ces vingt-deux joueurs sur les gradins


et ces milliers de spectateurs dans l’arène. » Évidemment, l’ogre sentait la chair fraîche ; il la voulait à point pour la prochaine « heure H ». Voici, du Soldat de Demain, un écho non moins officiel : « M. Adolphe Chéron, président de l’Union des Sociétés d’éducation physique, interviewé par M. Ménard, rédacteur au journal l’Auto sur ce que pourraient être les progrès du sport au cours de l’année 1933, a fait les déclarations suivantes :

« Au début de la nouvelle année, je continue à demander des terrains de jeux et des pelouses pour les écoles et les clubs. Où sont ceux dont l’aménagement avait été prévu sur la zone dès le lendemain de la guerre et dont le regretté Frantz-Reichel et moi-même rappelions la nécessité devant la Commission départementale de la Seine ? Oui, des terrains de jeux nombreux à la portée de la jeunesse, dans la banlieue immédiate des villes comme dans les campagnes et aussi des locaux dignes de l’activité des Fédérations. Sur le plan de la formation des maîtres : d’une part, la reconstruction de l’École Supérieure d’éducation physique de Joinville et, d’autre part, l’ouverture de l’École Normale d’application des professeurs de l’Université, constituant chacune sur son terrain, les deux éléments essentiels et inséparables de l’Institut national, seul capable d’assurer à la méthode française des progrès renouvelés et fondés à la fois sur la science de la vie, sur l’expérience, sur le contrôle des résultats. »

Citons aussi cette riposte (qui en dit long) de l’Union des Sociétés d’éducation physique et de préparation au service militaire, présidée par M. Chéron (un périodique sportif accusait une Fédération d’avoir « touché un million pour construire un siège social » :

« L’Union, pour les besoins de ses sociétés, a participé, dès le lendemain de la guerre, à la campagne des stades. On peut même dire qu’elle fut des premières, sinon même la première, à ouvrir cette campagne par ses créations du Parc Saint-Maur. À ce premier stade, d’autres, par la suite, s’ajoutèrent : à Saint-Maur, un deuxième stade et une école de natation ; au Perreux, un stade complet : à Romainville, un terrain d’entraînement avec école de mécaniciens d’aviation. Soit 5 établissements d’éducation physique et sportive, toujours en service, pour l’aménagement et l’entretien desquels on est bien loin des millions que la Fédération mise en cause aurait touchés. Et les stades du Parc Saint-Maur, complets dans leur installation jusqu’à comprendre un stand pour le tir, chose rare dans les organisations similaires, mais que l’Union considère comme indispensable, connaissent, de la part des Sociétés, une faveur qu’il est facile de contrôler. Le rédacteur du périodique sportif avait d’ailleurs, à la direction de son propre journal, le moyen de recueillir des témoignages probants. Des exemples malheureux de stades créés à coups de millions, et dont la vie ne fut qu’éphémère, sont connus. Les conditions mises par le sous-secrétaire d’État de l’Éducation physique à l’attribution des subventions éviteront à l’avenir, nous en avons l’espoir, le retour des erreurs commises par d’autres et assureront aux Sociétés de préparation au service militaire et à leur Union l’aide dont elles ont besoin pour rendre des services dont la portée dépasse le cadre par trop étroit des matches à recettes de l’amateurisme marron, qui, au lieu de préparer des citoyens pour le pays, fournit trop souvent au corps social des déclassés, au corps médical des malades, aux corps de troupes des ajournés, voire des réformés. » (Le Soldat de demain, janvier 1933.)

La préparation à la guerre est donc le but nettement poursuivi par l’État. « L’intérêt » qu’il apporte aux sports est, en définitive, celui des magnats qui sont dans la coulisse et qui représentent la finance internationale. Aussi, se leurrent ceux qui croient voir un jour le sport au service de la paix. « Faites-nous des hommes