Page:Feuillet Echec et mat.djvu/19

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ments de cette fameuse satire qui a été faite contre le comte-duc, et que l’on a attribuée à Mediana. Vous courtisez donc les muses en secret, don Riubos ?


RIUBOS.

Non, monseigneur. Dans un moment ou nous étions en délicatesse le comte-duc et moi, je la fis faire par un homme de la police, un véritable enfant d’Apollon. Si Votre Excellence désire le connaître ?


LE DUC.

Non, merci. Seriez-vous aise de ravoir cette satire ?


RIUBOS.

Monseigneur, c’était un autographe…


LE DUC.

Précieux, je comprends ; reprenez-la. (Il cherche dans plusieurs feuillets).


RIUBOS, regardant du côté de la porte de la reine.

Monseigneur ! monseigneur !


LE DUC.

Eh bien ?


RIUBOS.

Cette personne que j’ai cru voir !…


LE DUC.

Ah ! ah !


RIUBOS.

Cette femme voilée… elle vient de ce côté. (La reine paraît à gauche.)


LE DUC, rapidement..

Allez, Riubos, et souvenez-vous qu’il ne faut pas toujours en croire ses yeux. Voici votre satirec, capitaine. (Il le pousse par la porte de droite au premier plan, puis court au fond, jette un coup d’œil à travers la porte vitrée, et revient fermer les portières, entre lesquelles il se tient à demi caché.


Scène VIIII.

LA REINE, voilée d’une mantille, entrant lentement et avec précaution ; au moment où elle touche à la porte du fond, le duc se dégage et la salue.

LA REINE, avec un léger cri de surprise et de frayeur.

Ah ! duc, vous êtes ici ?


LE DUC.

Oui, madame, c’est moi.


LA REINE.

Ah ! c’est singulier, duc, j’ai eu peur. Vous savez, quand on pense être seule, et que tout à coup on voit quelqu’un près de soi, surtout la nuit…


LE DUC.

Oui, madame, tout le monde éprouve de ces saisissements.


LA REINE.

Oh ! tout le monde, duc ; cela est bon pour de pauvres femmes à qui leur ombre même donne des tressaillements. Mais vous, un gagneur de batailles ! (À part.) Mon Dieu ! que doit-il penser de mon trouble ?


LE DUC, avec beaucoup de politesse et de galanterie.

Moi, madame, comme tout le monde, je vous assure. Mon courage n’est pas plus éprouvé que celui de Votre Majesté contre de pareilles surprises, et, tout à l’heure encore, une rencontre imprévue, là (il indique la terrasse), dans l’obscurité, m’a ému, au point que j’en suis tout honteux.


LA REINE.

Une rencontre imprévue ?


LE DUC.

J’entrais sur cette galerie pour prendre le frais…


LA REINE.

Sur cette galerie ?


LE DUC.

Oui, madame, et je croyais être seul, quand, tout à coup, j’ai vu quelqu’un à côté de moi, et j’avoue, à ma confusion, que cela m’a fort troublé au premier instant.


LA REINE.

Quelqu’un, duc ? mais c’est effrayant, en effet.


LE DUC.

Oh ! point du tout, madame ; c’était le roi qui se promenait, et qui se promène encore sous les arcades de la galerie ; et, si j’ose en avertir Votre Majesté, c’est pour lui épargner, dans le cas où elle choisirait le même lieu de promenade, la surprise et la légère frayeur que j’ai éprouvées moi-même.


LA REINE, comprenant.

Oh ! duc ! noble duc ! je vous remercie. (Elle lui donne sa main à baiser, et rentre chez elle.)


Scène IX.

LE DUC, seul.

Pauvre reine ! ce ne sera jamais un grand diplomate. Et le comte-duc, qui a le courage de tendre des pièges sous les pas de cette créature de Dieu ! En vérité, je n’ai jamais compris que l’on pût faire du mal à une femme. Pour cette fois, du moins, pauvres enfants, ils sont sauvés. (Mediana parait.) Ah ! le comte ! ils l’ont mis en liberté avant l’heure, ce me semble. Non, ma foi ! seulement il a fait diligence.


Scène X.

MEDIANA, entrant par le fond, LE DUC.

MEDIANA, très-animé.

Ah ! c’est vous, monsieur. Je craignais de ne pas vous trouver ici.


LE DUC.

Était-ce moi que vous y cherchiez, mon cher comte ?


MEDIANA.

Qu’importe qui j’y cherchais, puisque c’est vous que j’y rencontre ! Duc, il y a longtemps que votre prétendue protection me pèse, que votre feinte amitié m’humilie. Je suis aise qu’elle ait enfin déposé le masque et laissé voir votre véritable visage. Duc, je vous remercie, enfin, de l’affront que vous venez de me faire ; car il efface entre nous toute différence d’âge et de rang. Oui, nous sommes égaux maintenant. Monsieur le duc, vous m’avez insulté.


LE DUC, avec douceur.

Mediana, n’avez-vous point quelque pudeur de reconnaître ainsi l’amitié d’un galant homme ?


MEDIANA.

Votre amitié ! Vous l’ai-je jamais demandée, monsieur ? Non, vous me l’avez imposée ; vous m’en avez fait subir publiquement les hauteurs ; voire amitié ! c’est de la tyrannie, car, de mon côté, et avant que vous ne m’eussiez trahi, je ne sais quelle folle affection m’attirait vers vous. Votre amitié ! si vous teniez à ce que j’y crusse encore, il fallait mieux recommander le secret à vos alguazils, et leur ordonner de ne pas me dire que mon arrestation venait de vous.


LE DUC.

Et si je désirais que vous en fussiez instruit, au contraire ?


MEDIANA.

Si vous désiriez que j’en fusse instruit ?


LE DUC.

Oui.


MEDIANA.

El pourquoi cela ?


LE DUC.

Pour que vous fussiez convaincu que, venant de moi, celle arrestation pouvait être une contrariété, mais non un malheur.


MEDIANA.

Je ne suis pas venu ici pour écouter des énigmes ; je suis venu, duc…


LE DUC, avec amitié.

Prenez garde, Mediana, vous n’êtes pas de sang-froid.


MEDIANA.

Raillez-vous, duc ?


LE DUC.

Non pas. Je vous dis, Mediana, que la colère est mauvaise conseillère, et que vous avez tort, pour un rendez-vous manqué…


MEDIANA.

C’est bien, monsieur, assez. Vous plairait-il de m’accompagner hors de la ville ?


LE DUC.

À cette heure ?


MEDIANA.

Pourquoi non ?


LE DUC.

Vous êtes un enfant, Mediana.


MEDIANA.

Monsieur, cet enfant porté au côté l’épée de son père et vous demande la faveur de la mesurer avec là vôtre.


LE DUC.

Vous n’y pensez pas, Mediana ; dans le palais du roi !


MEDIANA.

Comment cette raison, qui ne vous a pas arrêté pour le capi-