Page:Feuillet Echec et mat.djvu/20

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taine Riubos, vous arrête-t-elle vis-a-vis de moi ? et comment avez-vous accordé à un chef de sbires la faveur que vous me refusez ?


LE DUC, vivement.

Parce qu’il m’était égal de me battre avec Riubos…


MEDIANA.

Tandis que…


LE DUC.

Tandis que, pour rien au monde, je ne veux me battre avec vous !


MEDIANA.

Vous refusez de me faire satisfaction ?


LE DUC.

Oui, je refuse. Pensez et dites tout ce qu’il vous plaira ; je ne me battrai point.


MEDIANA.

Tout Madrid saura demain que vous êtes un lâche.


LE DUC.

Madrid ne le croira pas.


MEDIANA.

Vous dites que rien ne pourra vous faire battre avec moi, duc ?


LE DUC.

Rien.


MEDIANA, tenant son gant.

Saints du ciel ! nous allons le voir !


LE DUC, lui arrêtant le bras et avec une vive émotion.

Ah ! jeune homme, assez, assez !… J’ai quelques paroles à vous dire d’abord, ensuite nous nous battrons si vous le voulez.


MEDIANA.

Oui, mais promettez-moi que, dans le cas où je ne serais pas satisfait de votre explication, nous nous battrons cette nuit même, afin que demain nul n’ose rire d’un enfant qui sera mort ou vengé.


LE DUC.

Je vous le promets. (Il va fermer les portières du fond.) Écoutez-moi maintenant, comte.


MEDIANA.

Je vous écoute.


LE DUC.

Il y a vingt ans… il y a même un peu plus, c’était sous l’autre règne ; six mois après votre naissance, Mediana… j’avais voire âge ; j’étais heureux ! Non pas parce que j’étais jeune, riche et de bonne maison, mais parce que j’avais un ami.


MEDIANA.

Et que m’importent à moi ces souvenirs ?


LE DUC.

Ne blasphémez point, Mediana ! cet ami, c’était votre père.


MEDIANA.

Mon père !


LE DUC.

Oui ; nous avions été élevés ensemble ; nous avions grandi ensemble ; nos pères avaient été amis comme nous, et ils nous avaient légué ce doux héritage.


MEDIANA.

Continuez, monsieur.


LE DUC.

Nous fîmes ensemble nos premières armes : c’était en Catalogne ; et dès ce moment notre amitié fut resserrée par un lien nouveau : la communauté du danger, la sainte fraternité du champ de bataille. Ah ! vous écoutez maintenant ?


MEDIANA.

Monsieur, c’est mon devoir.


LE DUC.

Votre père s’était fait une brillante réputation militaire, l’avenir s’annonçait pour lui glorieux et magnifique ; aussi, quelques mois après notre retour à Madrid, le roi le nomma-t-il gouverneur de la Catalogne.


MEDIANA.

Oui, monsieur. Ce fut même en sortant de Madrid pour se rendre à son poste qu’il fut attaqué et assassiné par des bandits. Je sais cela, monsieur, c’est, de l’histoire.


LE DUC.

Oui, comme la font les historiens. Vous avez été trompé, jeune homme, trompé avec tout le monde et comme tout le monde ; un seul homme sait et peut dire comment est mort votre père. Celui qui frappa le comte de Mediana n’était point un bandit… c’était un mari qui se vengeait.


MEDIANA.

Grand Dieu ! Duc, vous allez me dire à l’instant même le nom de cet homme !


LE DUC.

À l’instant même, oui. Mais écoutez : depuis quelque temps votre père, était sombre, préoccupé ; pour la première fois il avait un secret dont il me refusait la confidence ; son esprit même parfois semblait troublé jusqu’à l’égarement par cette pensée mystérieuse. Ainsi, un jour… écoutez bien ceci, Mediana.


MEDIANA.

Je ne perds pas un mot de votre récit, monsieur.


LE DUC.

Un jour, dans une chasse royale, comme le cheval de la reine se cabrait, votre père se précipita, et, quoique le danger ne fût pas sérieux au point de faire excuser cet oubli de l’étiquette, il prit la reine dans ses bras, l’arracha de sa selle et la déposa à terre. Le lendemain, comme toute la cour était émue encore de ce dévouement, que quelques-uns appelaient de l’audace, il se présenta au palais, ayant à son épée un ruban qui, la veille, on crut se le rappeler du moins, faisait partie de la parure de la reine. Malheureusement, le comte n’avait point là un ami pour changer de nœud avec lui ; il en résulta que chacun put voir et remarquer ce ruban à son épée… Le même jour votre père reçut sa nomination de gouverneur de la Catalogne.


MEDIANA.

C’était un exil. Je comprends.


LE DUC.

Attendez encore. Le soir même du départ, un homme que l’on savait attaché à votre père recevait un avis anonyme par lequel on l’invitait à veiller sur son ami. Cet homme, bien armé, monta sur le siège du carrosse où était le comte et sortit avec lui de Madrid. Après une heure de marche, et comme il traversait un petit bois, le carrosse fut subitement entoure et percé de plusieurs balles ; l’homme qui était sur le siège tenait déjà au bout de son pistolet celui qui paraissait commander aux bandits, quand, à la lueur d’un coup de feu, il le reconnut ; l’arme lui tomba des mains : c’était le roi d’Espagne, Philippe III.


MEDIANA.

Philippe III ?


LE DUC.

Lui-même.


MEDIANA.

Mais c’est impossible, cet homme a mal vu ou vous a menti.


LE DUC.

C’était moi, Mediana.


MEDIANA, avec respect.

Vous !


LE DUC, très-ému.

Je reçus le dernier serrement de main de votre père ; je recueillis sa dernière parole, comte. Celle parole, c’était : « Albuquerque, je te recommande mon fils ! » J’étendis la main en signe de sainte promesse, car je ne pouvais parler. (Il pleure.)


MEDIANA.

Monsieur…


LE DUC.

Et voilà à quel titre, Mediana, je vous ai humilié de ma protection et fatigué de mon amitié. Voilà pourquoi, n’ayant pas de fils, j’ai veillé sur vous comme un père et vous ai traité comme mon enfant ; et maintenant, Mediana, je me battrai avec vous si vous l’exigez.


MEDIANA.

Oh ! duc, duc, je vous demande humblement pardon.


Scène XI.

LA DUCHESSE, LE DUC, MEDIANA.

LA DUCHESSE, entrant à gauche. Avec gaieté.

Eh bien ! duc, me voici, partons-nous ?


LE DUC.

Ce serait de grand cœur, madame, si le roi ne m’avait ordonné de l’attendre ici.


LA DUCHESSE.

Ah ! monsieur de Mediana, je suis en vérité heureuse de vous voir sain et sauf. Au pays d’où je viens, ici près, on vous disait mort ou arrêté ; je ne sais plus pourquoi. Et cela inquiétait tout le monde ; tout le monde, entendez-vous.


MEDIANA.

Mille grâces, madame ; je vais donc me montrer pour conserver ma réputation de vivant. (Il salue la duchesse ; tendant la main au duc.) Duc, puis-je espérer qu’en souvenir de mon père vous me pardonnerez ?


LE DUC.

Oui. mais à condition que vous méditerez sérieusement sur l’histoire que je vous ai dite. (Mediana sort par le fond.)