Page:Fiel - Le fils du banquier, 1931.djvu/18

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— Maman, s’écriait-elle parfois, mon bonheur me transporte ! Gérard est bon, son père est parfait… Je suis comme une reine.

— Tant mieux, mon enfant… Tâche de mériter toujours ta joie… N’oublie pas d’être charitable… Ne vis pas seulement pour toi…

Ses pressentiments furent justifiés…

Gérard reçut un soir une lettre imprévue. Elle était de son père. Il annonçait une ruine totale. Il ne donnait aucun détail, se réservant de les révéler à son fils de vive voix. Il escomptait son retour prochain, le prévenant que tout envoi d’argent serait dorénavant supprimé.

Ces affreuses nouvelles étaient enveloppées de regrets, d’excuses, de tristesse. Gérard se représentait le banquier écrivant ces phrases et un sanglot de pitié gonflait sa gorge. Sa terrible lecture terminée, il resta comme anéanti. S’il avait pensé à prévoir quelque événement dans sa vie, il n’aurait pas envisagé celui-là. Le coup le frappait en plein cœur, non pour lui, mais pour la démarche qu’il avait faite, pour le bonheur qu’il avait essayé de construire et qu’il entraînait dans le désastre qui l’accablait. Toute une famille vivait aujourd’hui par ce bonheur. A cette minute même, tous ses membres y croyaient encore, alors qu’il n’existait déjà plus !

L’inanité des choses lui apparut. La fragilité des espoirs l’atteignit. Il se blottissait dans son fauteuil, les doigts crispés sur les appuis. Ruiné !… C’en était fini du rêve de donner ! Demain, il ne pourrait plus résider dans cet hôtel luxueux où tous les employés étaient à ses ordres. Il devenait l’unité quelconque dans le tout universel, l’unité qui devait lutter pour son pain.

Un frisson l’agita. Il pensa que, seul, il n’aurait pas été touché avec autant de profondeur ; mais la pensée de son pauvre père le harcela. Quelles souffrances n’avait-il pas dû éprouver pour arriver à cet aveu 1

Lui aussi avait maintenant un cruel devoir à remplir : prévenir les Laslay et rendre sa parole à Denise. Il fut humilié autant que meurtri. Il est dur de se sentir tout à coup inférieur au rôle que l’on a assumé avec tant de joie !

Il s’épouvantait d’infliger ce réveil douloureux à la jeune fille qu’il aimait, mais il ne pouvait plus garantir son avenir. Il était plus pauvre que le mendiant à qui, souvent, il donnait une obole.

Il était impossible qu’il pût donner suite à son mariage. Dans quelques instants, il préviendrait le professeur.

Il se rendit chez les Laslay comme tous les soirs… Comme tous les soirs !… Que la ressemblance était ironique et qu’il y avait loin entre le joyeux empressement de la veille et ses pas lourds d’aujourd’hui !