Page:Fiel - Le fils du banquier, 1931.djvu/38

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— Je ne t’ai même pas demandé si tu souffrais beaucoup, père ?…

— Pas du tout. Je ne souffre que de l’immobilité, et c’est trop. J’ai la jambe cassée en trois endroits, paraît-il, et cela complique légèrement mon cas… Quant au cerveau, il est lucide… j’ai des idées : je sais que ma présence pourrait être utile en Espagne. Il faudrait que je fusse debout pour redonner de l’élan à mes projets… Je suis au supplice…

— Ne pense pas trop à ces choses, père. Le repos, même forcé, ne pourra que t’être salutaire.

— J’en doute… Je me fatigue autant à ne pas travailler. Pour certains cerveaux, le repos est une lassitude.

Gérard regarda son père. Ce point de vue était nouveau pour lui. Il était convaincu que le travail était une fatigue, et souvent les heures de bureau lui paraissaient lourdes. Et cependant, elles étaient courtes, légères, comme celles d’un amateur qui ne comptait guère. C’était la parodie du travail.

Un silence un peu oppressant tomba.

Puis M. Manaut questionna Gérard sur les Laslay.

— Fais-moi le portrait de chacun des enfants, bien que tu me les aies déjà décrits.

Il prit grand plaisir à écouter les anecdotes que lui conta son fils.

La famille fut dépeinte comme un modèle de force morale et de confiance qui aidaient à la réussite. Gérard évitait cependant de parler trop de Denise, le sujet étant lourd à son cœur. Il se croyait grand coupable envers la jeune fille et ses torts le hantaient. Il regrettait, ce soir, d’être tant allé à ce foyer pour y jeter de la tristesse.

Comme si M. Manaut lisait en lui, il entendit :

— Quel malheur d’avoir sollicité la main de cette jeune fille juste avant cette catastrophe !

Il semblait au banquier que sa ruine ne comptât pas devant ce manquement à l’honneur, car pour lui c’était une honte cruelle d’être obligé de se rétracter.

Devant ce tourment de son père, Gérard s’écria :

— Mon père, tout s’arrangera avec un peu de patience. Ne nous attardons pas sur les faits irrémédiables. Tu n’es pas responsable des éléments qui ont provoqué ta ruine. Personne ne pourrait t’en vouloir… Si tu avais joué à la Bourse et spéculé sur l’argent de tes clients, tu pourrais craindre quelque juste retour de la justice divine ; mais tu as donné tout ce que tu possédais…

Ces paroles parurent calmer la mélancolie et l’amertume de M. Manaut.

Il avoua à son fils :